Saudade de tous mes lendemains

Parmi tous les mots que je voulais vous dire, j’ai dû choisir celui qui renfermait tous les sons, toutes les images. Je lève un dernier verre à ces jours et nuits constellés qui m’ont appris peut-être à devenir moins « musicien ». Face aux années qui viennent, à celles qui ce succèdent, j’aurais compris qu’on ne peut fléchir face à l’immensité et l’horizon des possibilités. De cette belle aventure qui débute et me voit revenir inchangé, j’aurais retenu tout en avant ceci : qu’importe la difficulté d’un évènement, seule compte son absolue nécessité. ————— Lorsque adolescent, vous vous sentez différent, au fond de vous, vous le savez : jamais vous ne rentrerez dans les cases. Votre plus grand combat ne sera pas simplement d’y faire face, il sera d’en faire « force ». Pour des raisons variées, en fonction des personnes, cela peut prendre plus ou moins de temps ou même ne jamais survenir, car le rôle de l’outil prédomine. Dans mon cas, c’est d’abord la poésie puis la musique qui m’ont aidé. Jusqu'ici, mon existence est une tentative (parsemée çà et là de brèves périodes de soumission) de retrouver l’émotion ressentie à l’égard d’un texte mystérieux, El Desdichado, aux alentours de ma quinzaine. Cet émoi s’est ensuite émancipé de son contexte : il est devenu autonome, « satellite » et m'a toujours guidé. Pendant longtemps, j’en voulais à ma vie intérieure faite d’instabilité, de questions infinies, de joie puissantes succédant à des profondes tristesses, autant d’actes de « déconstruction » incompatibles avec le capital. Bien qu’issu d’une famille nombreuse que j’aime profondément, je n’avais sans cesse de questions quant à mon penchant solitaire et je me faisais peur. Pourtant, je souriais et je connaissais le chemin parallèle par lequel je pouvais marcher et m’en aller. Alors, avec le temps, j’ai appris de la solitude et de la mélancolie une forme d’amour invisible. Un amour si puissant qu’il nous échappe. Et puis j’ai ramené de mes premiers voyages au Portugal la saudade et j’ai donné à un cadre à mon sentiment grandissant. En reprenant les termes du poète tunisien Jalel El Gharbi, le mot viendrait de la combinaison de deux termes latins : solitudinem (solitude) et salutatem (le salut) mais une origine arabe ne serait pas exclue. En effet, ce mot pourrait venir de سويداء (saudaá) qui désigne originellement la bile noire, cause de la mélancolie dans la « Théorie de humeurs », puis la partie la plus intime de l’affect, le cœur du cœur. Le penchant arabe de la saudade serait alors le شَجوَ  qui résulterait d’une douce nostalgie pour un ailleurs ou un autrefois dont on ne sait rien. Contrairement à la nostalgie, le شَجوَ ne sait ni ce qu’il regrette ni ce qu’il désire. Il serait comme un désir à l’état pur, intransitif que seul l’art aurait le pouvoir de susciter. Il fait partie de cette catégorie de mots arabes qui signifient la chose et son contraire. Tristesse mais aussi exaltation. Le شَجوَ serait ce désir se nourrissant de manque, de vide, donnant vue sur les sites du silence. Avec cette découverte, j’avais alors compris que ma survie existait à cet endroit précis. J’avais pu mettre un mot sur ce que je ressentais depuis toujours. Ce ravissement inexistant dans le « réel », qui m’est indispensable autant qu’il nous fait peur, prenait corps à l’instant où je choisissais de vivre avec, de l’incarner. Dans une certaine mesure, j’apprenais de l’absence à détruire tout sentiment de perte. Voilà pourquoi les déserts m’intéressent à ce point. Cela n’a rien à voir avec un vide à l’intérieur. Pierre Barouh d’ailleurs, a définit la saudade comme "un manque habité". Cette double ambiguïté faite d’une mélancolie choisie et d’un solitude collective, je l’ai nommée Saudaá Group. ————— La musique est intimement liée à ces idées. Voilà pourquoi j’ai, à son égard, cette spiritualité qui parfois peut vous paraître exagérée. Ainsi, au cours de ce projet émancipé des seules finalités musicales, j’ai « pensé » la musique comme « forme de magie », d'outil permettant une conscience transversale, où nos actions deviennent sensibles et délicates, comme autant de passages secrets vers le poème et l’immortalité. Elle nous permet d’ouvrir la porte d’autres mondes où l’amour et le savoir dialoguent et cohabitent. Pourtant, il a fallu faire preuve de vigilance et ne pas dissocier, comme beaucoup d’intellectuels le font, aimer et savoir. Et sur ce point je serai radical : seul l’amour dans sa formule la plus totale réunit les conditions nécessaires à l’ouverture de tous les jours ; le savoir seul détruit les liens les plus fondamentaux. Le piège qui consiste a refermer la porte derrière nous, j’ai mis des années à l’éviter et c’est mon ascendance non-lettrée qui m’y a aidé. ————— Ce que j’ai voulu dire, tantôt avec précision, tantôt avec maladresse, la raison pour laquelle j’ai choisi cet instrument, la voici.  L’orgue de barbarie, premier ordinateur au monde, premier système de reproduction de la musique « enregistrée », instrument des nomades et des non-musiciens a porté pendant de longues années un rôle social inestimable, en permettant la transmission de la musique au peuple, sans compétence requise. L’utiliser dans un contexte moderne et différent m’a permis de déplacer l'obsession de la technique sur celle des intentions et du regard. L’égo du musicien disparait là ou seule la volonté demeure. Une tentative d’insoumission à l'excellence convenue où la qualité acoustique prend le pas sur la performance applaudie. J'ai joué sur l’ambiguïté immanente, utilisant l’instrument de l’illusion ultime, tout en développant simultanément une esthétique de création sérieuse et potentielle. J’ai simplement voulu vous provoquer, évoquer les finalités qui restent et resteront la vie : le lien avec la nature et les autres. Avec l'autre. Enfin, en remplaçant la carte perforée par un ordinateur pilote, j’ai inversé le processus du computer et tenté d’humaniser son code. Pour toutes ces raisons, mon projet mêle art sonore, improvisations, approches poétique et sociétale de la musique. Robert Filliou, lui, disait que « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». —————  Dans toute cette aventure, personne ne m’a ouvert la porte, je l’ai forcée. Il y a des choses que seule une expérience violente, transcendantale, vous permet de comprendre. Le chef d’orchestre roumain Sergiu Celibidache, dans une interview accordée à une journaliste française, évoquait la pauvreté du critique qui, attaché à ce qu’on lui enseigne, ne s’en tient qu’au concept et oublie le vécu personnel et saisissant de l’acte créatif. Celui qui prend du temps à être démontré et qui rend quelques années plus tard, plus ringard encore le critique qui usait de ce terme pour exister. Il s’empresse de rajouter que « tout art n’a qu’un seul but : la liberté ». Y compris la liberté au sein de sa communauté. Alors, je crois que pour atteindre l’ornement sublime, au loin, tout au fond dans la nuit, nous devons poursuivre une raison personnelle réfugiée juste-là, dans notre cœur, dont l’objectif est toujours solitaire mais pas individuel.  

« Nous sommes en avant tout à fait comme cela. De bénisseuses nostalgies. C’est au loin, dans les fonds éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là que se situent les histoires dont nous sommes des titres obscurs. C’est là qu’ont lieu nos accords, nos adieux, consolation et deuil. C’est là que nous sommes, alors qu’au premier plan, nous allons et venons. » Rainer Maria Rilke

Photo : Maria Galvan