Neiges et démons

Mes amis, je suis ensorcelé. J’ai menti. J’avais dit, c’est vrai, que je parlerai de monts et de mers, mais deux évènements au moins m’ont fait changé d’avis. Tout a commencé hier soir : à peine étais-je sorti du marshrutka bondé que le maquillage et les masques avaient pris toute la place dans les rues de la capitale arménienne. Je traînais, seul, à la recherche de petites pièces de broderie traditionnelle ou au pire de quelques aventures qui pouvaient me distraire d’une journée passée à dormir ou travailler. Dès lors, je croisais ces démons solitaires, un peu honteux de leurs costumes ratés, ou plus rarement, quelques bandes excitées sans aucune homogénéité. D’avoir oublié que cette fête existait me touchait, d’avoir à ce point raté l’évènement avait quelque chose d’unique et bien que fatigué, je me sentais triomphant. Soyons honnêtes, chacun d’entre nous sait bien que, même alerté de la célébration, je n’aurais pas été leader de cette procession ; encore moins seigneur des ombres une fois la nuit tombée. Au mieux, j’aurais fini ma bière et je serai rentré. — Mais cette histoire de diables, isolée, n’aurait sans doute pas suffi à déclencher les foudres et la volonté d’en parler. Il fallait quelque chose de plus, un élément magique qui se produit ce matin même. C’est là que les choses sont devenues sérieuses. Voilà, la neige est tombée sur Yerevan. Avec toute sa splendeur, elle s’est posée sur les toits de la cité et nous a réveillé. Sous les chutes et les intempéries, toutes les villes se ressemblent. Il y a des grand-mères emmitouflées, des statuts encore plus immobiles, encore plus froides que d’habitude, quelques « renards polaires » et des « hermines » en fuite. Se réfugier est vain : toujours, on est rattrapé par la neige ; même à l’intérieur du bus, on regarde au dehors un peu plus que d’ordinaire ; même au chaud tout au fond de sa chambre, on attend qu’un esprit passe quand on ouvre la porte. On veut connaître la température et les courants d’air. On sourit un peu plus. Je me suis demandé si la neige, aussi, un jour allait disparaître. Ah la neige! Incertaine et capricieuse, incarnant dans sa lenteur les portes silence, glaciale et majestueuse. Elle nous montre à quel point la nature peut tout écraser de sa main blanche, comment elle peut détruire notre organisation et nos petites couleurs ; en un instant et sans un bruit. Alors, mes amis, je voulais vous en avertir, car je crois que c’est important. J’espère qu’à Paris, Genève ou même sur la côte atlantique, vous accueillerez comme il se doit ce ravissement si précieux qu’est l’hiver. Avec vos bottes et vos écharpes, vos gants tactiles, vos voitures en papier, j’espère que vous n’oublierez pas de surveiller le ciel, pour cueillir les milliers de planètes qui se désintègrent, se dissolvent à vos pieds ou renaissent à vos lèvres. En ce début novembre, donc, en seulement quelques heures, au seuil d’une région qu’on appelle middle east, j’aurais croisé la neige et de charmants démons. En fait, tous les esprits de l’hiver.