Introduction à l'épée de Chatila

Chaque jour passé au chevet de mes inquiétudes suffirait à donner continuellement dans l’analyse et les métaphores. Mais, je n’oserais me lancer dans des réflexions du même type à chaque fois, même si la pluie, c’est vrai, nous inspire et nous ravit du même songe que la neige. On va dire sinon que je suis romantique. Après l'insolence du soleil, voilà Beyrouth noyée dans un déluge, au son d’un orage plus insistant que remarquable. Enfin le tonnerre! Enfin la vie et la sécheresse inachevée! À l’écran, admirez la musicienne libanaise Youmna Saba et son oud électrique, photographiés lors du concert à Mansion, dans le quartier de Zoqaq El Blat. Youmna et Fadi Tabbal, les musiciens qui m’ont accompagnés, m’avaient été recommandés par le trompettiste et dessinateur Mazen Kerbaj (que j’avais connu à Casablanca au tout début du projet). Plus tard, Wassim Halal, camarade des premières heures de théorie musicale, aujourd’hui percussionniste accompli, m’avait également parlé d’eux. Ces conseils éclairés m’avaient alors convaincu de leur écrire et je dois dire que tout s’est parfaitement déroulé. Pourtant, au Liban, j’ai connu l’étrange sensation de ne pas m’arrêter. J’ai connu la sensation d’avoir été, comme toujours, de passage mais cette fois-ci d’avoir pris tous les raccourcis. Si bien qu’il me reste aujourd’hui l’impression d’avoir réalisé beaucoup sans vraiment incarner. Est-ce mauvais en soi ? Je ne crois pas. Cela fait partie du voyage, simplement. — Ce matin, dernier jour, j’attendais qu’on vienne me chercher. Ou plutôt qu’on vienne chercher mon orgue ; ce que je déteste puisqu’en général j’essaye de ne pas être celui qu’on vient chercher. Toutefois, je n'étais pas seul dans cette histoire et la marionnette en bois de 80 kg que je traîne avec moi ne partait pas du même aéroport. Il a bien fallu l’accompagner. En effet, comment ferais-je pour vivre sans elle ? J’ai donc passé la matinée sous la pluie et je n’ai rien à vous dire de plus profond que çà. J’ose espérer que vous parler de Beyrouth, cité que déjà mille autres ont arpentée mieux et plus longtemps que moi, n’aurait pas grand intérêt. Il est plus pertinent de vous décrire ce qui précisément se passe dans l’espace qui m’en sépare. Alors justement, parlons de ce qui m’en sépare! Ce départ, le dernier, a pour moi quelque chose de spécial, vous l’imaginez. J’ai du mal à me croire encore dans la course. Lorsqu’au seuil de l’hiver, j’atterrirai en Grèce à 6h40 demain matin, chaque minute portera en elle le souvenir de toutes les précédentes et sera d’une certaine manière la dernière. Ces minutes seront irréversibles et mes résurrections mensuelles révolues. C’est presque la fin du voyage, il faut que je l’admette. — Ce qu’il me reste du Liban ? Le cadeau que m’a fait Youssef, un enfant rencontré dans le camp de Chatila. Alors que je venais rendre visite au docteur Mohammed Al Khatib, fondateur du musée dont je parlais dans mon premier texte, nous avons été invité chez une famille rencontrée sur la route. Ce cadeau, une épée fabriquée avec des bâtonnets de glace et quelques élastiques, est peut-être la liaison magique la plus importante jamais observée au cours de ma vie. Car oui, comme certains observent les étoiles sur un balcon à Erevan, d’autres observent des liaisons magiques de là où ils sont. On essaye de construire des constellations comme on peut et souvent, l’intention suffit à les faire vivre. Tout ce qui compte à nos yeux s’inscrit dans la nature d’un regard. Alors, vous me direz, Yalla! Ce n’est qu’un gamin qui bricole. Il est de votre droit d’y voir un enfant qui s’amuse mais je dois vous dire, si tel est le cas, que vous vous trompez. Tout était différent, tout était lumineux. Si vous voulez savoir ce que j’ai vu, revenez dans quelques jours scruter la voie lactée.

Photo : Guillaume Delaforestdivonne