"La beauté est une flèche lente"

Les deux derniers jours on été exténuants. J’avoue avoir assez mal préparé mon transfert mais je suis finalement bien arrivé à Ólafsfjörður, un petit village du nord de l’Islande peuplé de 800 habitants. À cette période de l’année, au delà du cercle polaire, la nuit peine a exister. Aux dires des habitants, c’est déjà mieux qu’il y a quelques semaines et ça n’ira qu’en s’arrangeant, probablement jusqu’à ce que la lumière prenne à son tour la fuite. Ici, je résiderai à Listhus, littéralement « maison de l’art », en compagnie d’artistes venus, comme moi, d’ailleurs. Je prévois de travailler sur le répertoire du langspil, une sorte de cithare à bourdon traditionnelle de l’île et de capter le son des ruisseaux qui dévalent les pentes et les innombrables volcans. Dans une vingtaine de jours, je recevrai aussi la visite de mon cher ami Florent Clavel et nous irons découvrir un peu plus de ce pays qui, à première vue, me rappelle l’admirable vallée de Rannoch Moor en Écosse. — Si j’ai choisi cette citation de Nietzsche pour le titre de mon texte, c’est parce qu’alors que je posais le pied sur le sol islandais, je reçu presque simultanément un courrier de Julien Van Anholt, fondateur de la remarquable maison d’édition Isti Mirant Stella : à l’intérieur, les deux dernières éditions dont la bien nommée « Flèches Lentes » de Christophe Béguin. Lorsque dans un petit bar de la rue Saint-Martin, juste avant mon départ, Julien m’avait parlé de cette publication, j’avais (je m’en souviens) immédiatement réagi à l’ampleur de cette citation. En effet, si elle m’avait tant frappé, c’est avant tout parce qu’elle posait, avec génie, la question de l’identité de celui qui décoche les flèches ou du système capable d’armer la tension de l’arc ou même de l’arbalète. Je venais alors tout juste de rebaptiser mon label« Armures provisoires »,  un titre protecteur au vocabulaire « guerrier » et j’avais toujours en tête la force de « l’Esprit » face aux « puissances de la nuit ». Tout cela m’interpellait au plus haut point : quelle pouvait bien être cette figure à l’armure provisoire capable de décocher la flèche lente, la faire filer à travers l’éternité et la planter dans le cœur de ceux qui cherchent à faire taire la beauté ? Étais-ce l'écho ou même la partie manquante du morceau « pour détruire le chagrin du monde » qu’avec mon frère je composais sept ans plus tôt ? Alors, si « la beauté est une flèche lente », elle est une flèche lente qui détruit le chagrin du monde. « La plus noble sorte de beauté est celle qui ne ravit pas d’un seul coup, qui ne livre pas d’assauts orageux et enivrants (celle-là provoque facilement le dégoût), mais qui lentement s’insinue, qu’on emporte avec soi presque à son insu, qu’un jour, en rêve, on reçoit devant soi, et qui enfin, après nous avoir longtemps tenu modestement au cœur, prend de nous possession complète, remplissant nos yeux de larmes, notre cœur de désir. » Nietzsche — La photo ci-dessus a été prise au Portugal, lors de mon concert au festival Jardins Efémeros, un festival d’art contemporain dans la petite ville de Viseu au sud de Porto. Après la Mongolie, alors que je devais rejoindre l’Estonie, j’avais décidé de répondre favorablement à l’invitation portugaise, considérant mon besoin d’argent, la qualité du festival et mon attraction pour le pays en question. J’ai donc passé trois semaines sur cette terre que j’aime. J’ai habité chez une jeune femme séduisante que je connaissais bien et j’ai eu la chance d’avoir la visite de mes adorables parents : une petite pause pleine de tendresse au centre d’un long périple. De mon séjour au Portugal, il n’y aura ni carte postale, ni vidéo, seulement le souvenir de ce concert sous une chaleur étouffante, notre soif épanchée par des vins verts ou des bières bon marché et bien sûr ces trois syllabes scandées par tout un peuple après la victoire : POR-TU-GAL!

photo : Fernando Carqueja