L'Arménie par ses abricotiers

Dans tous les jardins publics du monde, il y a des enfants qui s’essoufflent, des garçons qui courent, des filles qui font parties du jeu mais pas vraiment du groupe. Il y a des amants, des employés, des ruisseaux et des allées. Malgré toutes les épreuves et les persécutions, en Arménie aussi. Il y a toutes ces choses et il y en a beaucoup d’autres ; il y a des jardins remplis d’abricotiers. S’il est encore un peu tôt pour délier le langage, il est déjà trop tard pour en coincer les mots. — Mon histoire avec l’Arménie a commencé au printemps 2008, à Montréal, dans un café de la rue Saint-Laurent. Ce soir là, j’avais à peu près 20 ans et j’avais dans mon habituelle et curieuse solitude choisi d’écouter "De La Caucase", un groupe de rock expérimental dont le le chanteur présentait la particularité de jouer d’un instrument qui m’était inconnu : le duduk. Ce chanteur, c’était Hraïr Hratchian, sorte de « vampire tranquille » en noir et blanc, à l’élégance exigeante et « révolue ». Je découvrais alors avec lui l’instrument traditionnel du peuple arménien : un corps taillé dans l’abricotier, une anche dans le roseau. Cette flute qui n’en est pas une sonnait à mon oreille comme le mariage d’un violoncelle et d’un hautbois. Chaque note semblait vaciller comme une flamme perturbée par le vent dans une pays sans arbres ; chaque note semblait retenir en elle tout le romantisme de la ville et s’en approprier les lumières dans la nuit. Je mis alors une image, un son sur cette terre que je ne connaissais que de nom et qu’a fortiori je ne pouvais situer. C’est à travers l’expression de sa diaspora, dans un pays qui n’était pas le mien, que je me suis intéressé à l’Arménie et que j’ai voulu m’y rendre. C’est comme si lui, à travers son personnage, avait incarné le charme et la mystique, hissé sa patrie au niveau le plus distingué de mon cœur encore adolescent. Aurais-je manifesté le désir de m’y rendre si je n’avais pas, à cet instant précis, connu le ravissement et la fascination ? Que voulez-vous, c’est un fait, c’est comme çà. Il y des gens qui vous marquent et songez qu’aujourd’hui je vous écris de Yerevan et non de Montréal ; encore moins de Paris. Il est donc important de rappeler que la beauté d’un pays relève avant tout de la beauté de ces gens, de la beauté de son art. — Toutefois, ce n’est que lorsque j’ai repris contact avec Hraïr sept ans plus tard et organisé son concert au Cinéma Louxor que j’ai réellement renoué avec l’ Arménie en tant que concept culturel. Depuis, Hraïr est revenu de nombreuse fois à Paris, a joué a l’Église Saint-Merri et a accompagné ma première tournée à l’orgue à l’été 2015. J’ai ensuite sorti son disque sur lequel figurent deux pièces au duduk : Kaghtsr Hogh et une autre sans nom. Il va de soi que je nourrissais le désir de déployer le projet à Yerevan avec lui mais pour de nombreuses raisons, cela n’a pas été possible et tant mieux. Il faut savoir s’émanciper de ceux qui vous inspirent et les musiciens que j’ai rencontrés ici sont très valables. Vardan Harutyunyan d’abord, artiste sonore, sans doute unique représentant de la minuscule scène de l’improvisation et de la noise à Yerevan ; Miqayel Voskanyan, joueur de Târ, instrument à cordes qu’on retrouve aussi dans plusieurs régions voisines comme l’Azerbaïdjan, l’Iran, ou la Turquie ; Enfin, Georgi Minasyan, joueur de duduk bass que j’ai eu le plaisir d’écouter au Yerevan Duduk Festival il y a quelques jours. The Institute of Contemporary Art et The Art and Cultural Studies Laboratory m’accueillent encore pour un mois, au terme duquel je partirai pour le Liban, autre terre d’exil pour nombre d’Arméniens. Ma première semaine a été rythmée par la découverte de la ville et de nombreuse rencontres. Il faudra donc que je revienne dans cet espace virtuel.