Slimane l'accordeur

Le problème quand on se réclame du Do-It-Yourself, c’est qu’on doit littéralement tout faire soi-même, y compris se transformer en logisticien. Mon carnet ATA n’a pas été tamponné. Je suis en infraction. C’est ce que j’ai appris en me rendant chez un transitaire pour organiser le Fret de mon orgue. Pour que vous compreniez bien, le carnet ATA est le passeport de mon instrument, qui lui donne le droit de transiter d’un pays à l’autre avec la promesse d’un retour en France (franchement, à qui pourrais-je bien revendre un orgue de barbarie?). Pour des raisons diverses et variées, dont celle d’avoir été membre d’un convoi de sorciers, je n’ai pu faire tamponner ce papier. Techniquement, mon orgue ne peut plus sortir du Maroc car il y est entré illégalement ; sauf si le représentant des douanes à l’Ambassade consent à m’aider (les douaniers ne sont pas des poètes mais j’essaye quand même de les faire chanter). Je me retrouve donc au coeur d’un feuilleton administratif impliquant la Chambre de Commerce de Paris et les douanes européennes et marocaines. Espérons pour moi que l’issue soit heureuse. Passons. Aujourd’hui, j’étais censé me rendre à Rabat pour rencontrer Mourad Belouadi, Othman Elkheloufi et M’hammed Kilito, trois artistes avec lesquels j’espère collaborer. J’ai donc rejoint la gare de Casa Port, je venais d’apprécier l’océan et l’architecture de la gigantesque mosquée quand, à quelques minutes du départ, je me suis retrouvé dans l’impossibilité simultanée d’utiliser ma carte bancaire et de retirer, nulle part que ce soit, le plafond soit-disant dépassé. J’ai immédiatement pensé à Kafka et à la tête de mon conseiller me dictant le taux des frais bancaires à l’étranger. J'étais agacé.  Dans l’obligation de reporter mon voyage, j’ai rebroussé chemin et me suis échoué dans une église quasi-abandonnée. Là, j’ai fait le choix d’enregistrer le silence et les échos du passé. On pouvait payer 20 dirhams pour monter, c’est tout ce qu’il me restait, alors je suis monté. Il y avait sur le toit deux jeunes femmes à la beauté remarquable qui prenaient la pose sur les dalles en béton. Elles se faisaient photographier par des garçons bien coiffés, sans doute des « photographes de mode ». L’une d’elles essayait d’attraper les nuages, l’autre de faire un coeur avec la forme de ses mains. C’était bien tenté, mais contrairement à tous les autres jours de la semaine, la lumière n’était pas belle, un mauvais jour pour un shooting. C’était raté, mais ça restait toujours plus « cool » qu’un carnet ATA. Quoi qu’il en soit, ces obstacles administratifs et cet épisode haut-perché sont assez peu représentatifs de cette première semaine et des personnes inspirantes que j’ai pu croiser : Sarah est productrice de documentaire et travaille sur un film incroyable dont je vous reparlerai ; Sofiane est programmateur culturel aux anciens abattoirs et membre d’un club de spéléologie ; Hicham est percussionniste et premier musicien étranger à avoir collaboré (!), Youssef est artiste-performer, Hind a gagné le prix du meilleur blog marocain, Chama et Rime ont fondé Lioumness. Rita a deux petits amours : Mya est lycéenne et, à ses heures perdues, artiste de spoken words ; Slimane est collégien, passionné de robots et de mécanique et, à ses heures perdues, accordeur d’orgue de barbarie. Je rentre à l’instant du concert de Mazen Kerbaj, auquel le directeur de l’Institut Français m’avait convié. Demain, j’ai convaincu Sarah de m’accompagner dans la région de Béni-Mellal, à la recherche d’une grotte « réelle ou supposée », qu'un conteur nommé Omar m'a récemment indiquée. On part à 7h du matin. J’écrirai très bientôt sur ce thème. Heureusement, grâce à Slimane, Mon orgue est accordé.