Art Villa Garikula, la Dada du Caucase

Au sujet de cette villa surréaliste où j’ai atterri, en pleine nuit, le jour de mes 29 ans, il y aurait beaucoup à dire. Pour la décrire par exemple, j’hésiterais entre utopie dadaïste ou « mini burning man », mais je choisirai finalement la première. Dans les couloirs de cette immense maison toute cabossée, un homme au bon cœur traîne des pieds ou s’allonge sur le canapé, enchaîne les cigarettes, les clins d’œil ou les fausses colères puis, s’approchant, vous tape amicalement l’épaule. Cet homme, c’est Karaman Kutateladze, le fondateur, celui qui a pensé et créé cet endroit insolite. Autour de lui, beaucoup de liberté et d’énergie positives, beaucoup de fumée aussi. Des gens d’âges très variés défilent : techniciens, bénévoles, artistes, amis ou voisins. Ici tout le monde vit et mange ensemble, à la même enseigne. L’esprit est communautaire mais naturel : pas de construction intellectuelle poussée à l’extrême et si Karaman a tout d’un parfait gourou, il en est l’opposé. Il parle surtout d’amour et de poésie. Il n’impose rien, ne contrôle rien, il aime. — Le bâtiment, situé en lisière des villages D’Akhalkalaki et Garikula dans la municipalité de Kaspi, à 1 h au nord de Tbilissi, a été construit en 1884 par l’architecte polonais Vassili Bolgarsky, pour offrir un peu d’air à sa compagne asthmatique. Tout autour, le paysage oscille entre montagnes façon "rocaille", collines verdoyantes et, à perte de vue, le serpentement d’une rivière éclatante à la tombée du jour. Karaman en a fait un siècle plus tard un lieu de résidences et d’utopies artistiques. Si l’esprit communautaire et la sobriété des chambres sont pour moi une source de léger tracas, je dois avouer que les conditions d’accueil sont, de loin, les meilleures que j’ai eues. Ici en effet, les artistes sont invités au sens propre : tout notre temps est donc consacré à nos projets respectifs et l’équipe est à la fois bienveillante et disponible (une pensée particulière pour mon chauffeur Nodari qui a connu le rituel interminable de la douane et qui n’a pas bronché). — Aujourd’hui, la télévision nationale est venue nous filmer et je peux m’enorgueillir d’avoir fait jouer l’animatrice et le cameraman de la chaîne Rustavi 2. Depuis quelques jours, la « communauté » s’active : samedi soir, dans les merveilleux jardins de la Villa, aura lieu le festival Fest I Nova, organisé depuis huit ans en l’honneur d’Iliazd Zdanévitch, célèbre poète et historien d’art, propagateur de la théorie futuriste en Russie et en Géorgie ; et qui n’est autre que le grand père de Karaman. Je suis, de mon côté, invité à participer à la soirée d’ouverture de cet évènement et serai pour l’occasion accompagné de Tamta Mandzulashvili et Damiane Gordeladze, deux musiciens locaux rencontrés à Tbilissi. La première a joué au sein du Ballet National de Géorgie (Sukhishvili), le second est membre d’un ensemble de chant traditionnel : la famille Gordeladze. — En attendant la répétition de demain et la performance de samedi qui s’annonce agitée, je continue de scruter l’au-delà, parfois dans le hamac, parfois dans mon lit. Les journées se ressemblent mais restent néanmoins variées. Hier, par exemple, j’ai perdu trois parties d’échecs, appris à faire le café turc, enregistré les vibrations d’un piano dévasté, réanimé un accordéon entoilé et, le plus important, sauvé un sphinx colibri qui s’épuisait contre une vitre.