Attraction

Sans savoir ce qui m’attendait, j’ai traversé la Mer Égée. Hier, littéralement aimanté, je suis arrivé à Milos la nuit déjà bien entamée. J’ai dormi quelques heures et je suis parti dans la pénombre à 6h45, empruntant des sentiers que je découvrais, longeant les oliviers au son des derniers aboiements. Ces chiens qui se prennent pour des loups. Je n’ai croisé personne. Pas une seule : un chat en décomposition, une chèvre assez docile, un aigle et des corbeaux. Soleil au dégradé naissant, sous une lune encore en filigrane, j’ai traversé la péninsule depuis le village d’Adamantas pour rejoindre un endroit puissant et magnifique : les formations rocheuses de Sarakiniko. Plage tellurique extrêmement prisée en période touristique, j’avais parié du contraire dans le double froid de l’aube et de l’hiver et ça n’a pas manqué. Peu d’endroit me ferait naviguer 14 heures pour tout au plus y passer 2 heures. Mais depuis que j’avais vu, en image, le visage de cette île, je me sentais attiré et guidé par une sorte de gravité. Je devais la rejoindre à un moment donné et j’y suis donc allé. — D’une certaine manière, en partant pour ce dernier voyage, j’allais naviguer en direction du passé, en tentant d’étirer cette année presque entièrement consumée. Ce matin pourtant, je savais que je marchais vers une forme d’éternité. Là-bas, j’ai tenté d’épouser les courbes du temps qui me restait. Pressé par le départ d’un ferry, j’ai marché comme quelqu’un qui découvre une planète, comme un éclaireur volontaire. J’ai ramassé des couleurs, effrayé des lézards réfugiés dans la lave et piétiné les esprits figés dans les siècles et les amours gravés. Les sirènes et les Orphées avaient tous déserté. Là, loin des étés, j’appréciais, seul, la lumière traversante sur le blanc éclatant des ces formes inédites. En tentant de saisir pourquoi j’étais fasciné par l’absence et le vide, j’ai compris que la nature avait le pouvoir de me briser le cœur. C’est là qu’un ancien graffiti a surgit : « les amours éternels sont les plus brefs ». Je n’étais plus inquiet, je pouvais m’en aller. Aimer n’implique pas d’être là pour toujours mais de temps en temps venir en visiteur, en veilleur. Je ne suis pas ce genre d’aventurier auquel peut-être vous pensez. Non, je suis un villageois, au pire un citadin mais c’est bien la nature qui me dis qui je suis. —  Le reste de mon temps, je le passe dans les villes, à tenter de jouer mon rôle à moitié composé. Mon rôle de prolétaire illuminé, superficiel, passionné et donc déterminé. En ce moment par exemple, je le joue à Athènes et c’est ma dernière date. La résidence où je réalise le projet, Y residency, est située dans le quartier de Gyzi au nord de la capitale. Elle est très confortable pour vivre et pour travailler. En Grèce, j’ai rencontré des difficultés à trouver des musiciens disponibles. Sans doute est-ce de ma faute, cette fois-ci de n’avoir pas bien préparé, épuisé de l’avoir fait tous les mois et pris par le temps qui m’a terriblement manqué. Pourtant, les contacts n’ont pas manqué, et j'ai été aiguillé par Nikos Veliotis, Kostadis Michail, Sofia Labropoulou et la prodigieuse pianiste Danae Stefanou. Au final, c’est la mandoline de Panagiotis Kanellopoulos et la flute de Anna Papoutsi qui m’accompagneront dans un style d’improvisation libre. Nous jouerons demain à Multiversal, autoproclamé hard-listening non-music festival, et mercredi prochain à Gyzi, pour le final. À part çà, je dors beaucoup, j’ai un peu peur, je pense à mon retour, mais j’essaye de rester dans les lignes et l’énergie du début. Je prends conscience de mes erreurs, de mes limites, aussi. Au delà, j’essaye d’y voir mes attractions, mes prétendus désirs.