Montevideo, Uruguay

Si j’ai mis du temps à écrire, c’est qu’il fallait digérer un certain nombre d’émotions et prendre le temps de s’en défaire pour être à nouveau disponible. Je suis bien arrivé à Montevideo au terme d’un long voyage qui, comparé au bus de la porte de Clichy, fut d’un certain confort. Ici, je vis chez Alicia plus connue sous le nom de Chu Lee et qui, avec plusieurs de ses amis, a monté  « Pera de Goma », un espace de création non loin du majestueux Teatro Solis. Dans ce lieu, moins de facilités et d’avantages qu’au Maroc, mais une hospitalité impeccable. Je dois pourtant avouer, les premiers jours, avoir eu du mal à m’habituer à ma nouvelle vie et l’angoisse de ne pas savoir où mon orgue vaguait me limitait dans mon sentiment d’achèvement. À l’heure où je vous parle, il est sur le départ, quelque part dans une zone abyssale à Roissy. Pour l’heure, tout va bien : c’est la fin de l’été, il a beaucoup plu et venté depuis mon arrivée mais le thermomètre a subitement grimpé jusqu’à 30°. —  Ce qui rend particulièrement « intéressant » l’Uruguay est qu’ici les autochtones ont complètement disparu. Seul pays d’Amérique du sud a avoir entièrement achevé son processus d’annihilation, sous les ordres du « héros » national Rivera ; les 4 derniers Charrúas moururent exhibés à Paris dans les zoos humains au début du 19e siècle.  Les seules revendications identitaires des « descendants de la nation Charrúas » proviennent de supposés métis, ne datent que des années 90 et sont assez floues. Il y a ici encore un silence institutionnel à propos de ce passé et les gens n’en savent rien. D’ailleurs, d’une manière générale, nous savons très peu sur ce peuple, encore moins sur leur vie spirituelle et les quelques pages qui parlent de l’arc musical de Tacuabé sont dans le livre « les derniers Charrúas », disponible à la bibliothèque du Musée de l’Homme à Paris. Je l’avais évidemment consulté en décembre dernier. Je suis donc ici venu chercher, plus précisément interpréter, d’autres fantômes que ceux traqués dans l’Atlas, mais de nature similaire. Il n’existe pas d’enregistrement de cet instrument, seulement quelques descriptions que l’on doit à Lauro Ayestarán, musicologue et investigateur du folklore et de l’histoire de la musique de l’Uruguay. Avant mon départ, j’avais aussi pris contact avec Dario Arce Asenjo, un universitaire franco-Uruguayen titulaire d’une thèse et auteur d’un documentaire sur la question indienne. Grâce à lui, j’ai fait la connaissance du compositeur Fabrice Lengronne, qui dirige un atelier expérimental à l’université et eu accès à l’ensemble des archives du centre de documentation musicale de Montevideo. Là, j’ai pu écouter des enregistrements d’arcs musicaux du monde entier, en essayant d’y voir une résonance avec la description de l’arc de Tacuabé. —  Également grâce à Dario, j’ai pu creuser l’influence africaine et rencontrer Tomás Olivera Chirimini, un vieux monsieur très attachant, directeur des ballets afro-uruguayen de Montevideo - comprenez par là la tradition des tambours id est le candombe -. Nous avons, Dario, Tomás et moi, passé une fin d’après-midi très agréable à nous balader sur l’avenue Isla de Flores, dans le quartier de Palermo et du Barrio Sur. Tomás parlait d’une voix grave pleine de passion avec ce style très particulier qu’ont certains de nos aïeux. Un style qui vous apaise, comme si chacun de leur mots nous disait de ne pas nous en faire. Vous voyez ceux dont je veux parler ? Le genre de personne qui accorde son tambour avec le feu. J’avais donc, en très peu de temps, réuni assez de matière et d’inspiration pour proposer quelque chose qui mêlait les différentes influences qu’a connu ce pays et qui, parfois même dans le dénis, l’ont façonné. Un mélange d’archives, d’enregistrements, et d’interprétations pour une sorte d’hommage au peuple Charrúa. Avec l’appuie de Pera de Goma, impliquer des gens dans ce projet n’a pas été difficile et j’ai très vite réussi à former un petit groupe composé de Pablo et Augustina à l’image et de Lila, Pedro et Diego à l’interprétation. J’envisage cette fois-ci de ne pas être sur scène. Concert prévu le 30 mars avant de filer pour l’Argentine. D’ici là, que pase bien!

Photo : Agustina García