La pensée magique

« L’éternité rotative peut paraître atroce pour le spectateur ; elle est satisfaisante pour ses individus ». Sur ces mots de l’écrivain Adolfo Bioy Casarès, j’ai quitté l’Argentine mercredi 11 mai et avec elle, toutes les personnes qui m’ont accompagné dans ce pays lointain que je découvrais : Jazmín, Fede, Nicolas, Virginia, Orlando, Eugenia, Julieta, Juan, Pablo, Mariela, Cesar, Fran et tant d’autres. J’ai commencé à écrire ces lignes quelques jours après le concert donné le 6 mai à Buenos Aires (photo), juste avant de traverser les Andes, mais je n’ai hélas trouvé le temps de les publier plus tôt. Quelques lignes qui parlent de ce que j’ai vécu là-bas et de ce livre dans lequel j’ai puisé tantôt l’inspiration, tantôt le néant. Je suis arrivé en Argentine avec une manivelle dans une main et « l’Invention de Morel » dans l’autre. Cette nouvelle parue en 1940 raconte l’histoire d’une machine capable d’enregistrer la vie dans l’ensemble de ses dimensions et ainsi d’empêcher la disparition par la répétition éternelle. Un livre à la mesure d’un projet musical qui parle de mécanique, de fantômes et de désuétude. De toute évidence, je ne pouvais passer à coté de cette nouvelle. J’ai donc construit un projet en considérant que je puisse être, le temps de la résidence, une sorte de Morel (l’inventeur de cette machine), tentant de capturer pour l’éternité, avec mon orgue, les souvenirs de mon propre voyage. J’ai construit un projet où la manivelle devenait le catalyseur de phénomènes diverses, relevant d’une volonté de vivre pour toujours. Autrement dit : créer comme une manière implacable de réunir toutes les « temporalités », une manière d’être et de durer. — Pourtant, malgré tout l’intérêt porté à l’histoire de Casarès, comment pouvais-je incarner ce livre au-delà du concept dans ma propre musique ? Comment pouvais-je lui donner forme ? Comment pouvais-je inciter les musiciens à l’interprétation et rendre cette dimension évidente aux yeux de tous, des spectateurs ? J’avais çà et là semé quelques allusions, enregistré le son d’un jardin pour tenter d’évoquer un passage fort de la nouvelle. Mais encore ? Dans ma version de Morel, Faustine (la protagoniste principale) apparaissait différemment que dans le livre qui lui donna naissance : on avait le son, mais pas l’image. Tout cela paraissait à mes yeux poétique mais difficilement lisible. — Finalement, lorsque la fin de mon séjour approchait, j’eu cette pensée magique et me rendis compte que j’avais incarné, le plus souvent inconsciemment et bien au delà de ce que j’imaginais, ce livre à deux nombreux égards et que les signes de cette incarnation étaient si évidents qu’ils avaient dès lors brouillé mon regard. J’avais alors vécu comme le protagoniste dans un monde où deux réalités se côtoient sans systématiquement se comprendre. Ainsi, lorsque je choisissais d’enregistrer le son du Kultrun joué par Juan Namuncura, je le faisais pour parler de l’identité Mapuche, mais avais-je réalisé que le tambour sacré lui-même reprenait la dualité solaire du livre de Morel ? Non. Lorsque je partis visiter Valdès, avais-je réalisé que cette péninsule avait la forme d’un île ? Non. Avais-je réalisé que les chansons que j’écoutais en boucle lors de ce voyage était au nombre de deux, comme dans le livre de Casarès ? Non. Avais-je réaliser que les gardes qui m’arrêtèrent étaient semblables aux policiers que craignait en permanence le protagoniste du livre ? Non. Quelle émotion de réaliser à quel point certaines choses nous échappent et vivent à nos côtés dans des mondes contigus. Elles nous accompagnent et font selon les saisons, notre bonheur ou nos moments les plus sombres. Il nous revient alors de les accepter ou non telles qu'elles sont. Alors, à l’ami triste que j’essaye au loin de consoler, j’aimerais dédier ces quelques lignes et, par la même occasion, répondre à la question posée dans l’épilogue : oui, il existe une machine capable de réunir les présences désagrégées. Et cette machine s’appelle la Solitude.

Photo : Mariela Cobos