Trois jours avec Joaquin Mora

Alors que j’ère depuis des heures dans les couloirs de l’aéroport de Mexico, ne sachant plus vraiment qui de l’automne ou du printemps m’attend, espérant mon vol de cette nuit pour l’orient, je profite des 24h de transit pour rattraper mon retard et publier un second texte qui lui, parle de l’expérience éphémère mais puissante qui s’est déroulée entre le 12 et le 15 mai au Chili. Traverser les Andes avec un orgue mécanique, c’est aussi écouter un douanier chilien chanter « Alouette gentille alouette » à 3200 mètres d’altitude. Un douanier qui pensait surement trouver des choses intéressantes à taxer mais qui finalement a préféré chanter. Déjà, au moment de quitter l’Argentine, l’aventure commençait : en arrivant au terminal d’autobus de « Retiro » à Buenos Aires avec tous mes copains (bagages), j’ai bien cru que l’équipage ne me laisserait jamais partir. Finalement, je crois qu’ils ont eu pitié. — Au bout de 22h parsemées çà et là de paysages sans équivalent, j’arrive finalement à Santiago, reçu par la bonne humeur et l’hospitalité naturelles de Joaquin Mora, excellent réalisateur passionné de musique vivant entre Porto et Santiago de Chile. À peine le temps de poser mes très lourdes valises, de prendre une douche, de consulter mes messages et déjà un nouvel obstacle : j’apprends que l’envoi de mon orgue à Tokyo coutera 1200 $ usd. Coup dur, je ne m’y attendais pas. On est jeudi soir ; je pars le dimanche même à Tokyo ; il reste un jour ouvré dans la semaine et je suis fatigué. Malgré tout, je dois trouver une solution économique le plus vite possible. À 6h30 du matin, dès le lendemain, dans la nuit d’une ville dont je ne connais encore rien, je fonce à l’aéroport commercial plus que jamais déterminé. Moi qui pensais pour une fois faire le touriste me retrouve à embaucher au petit matin avec des dizaines de manutentionnaires chiliens. Il est à peine 8h00 du matin et déjà la silhouette immense de la cordillère commence à triompher. Je suis stressé mais aussi touché. Je sonne à la porte des bureaux mais hormis les ouvriers, personne n’a commencé à travailler. Je reviens à 9h et, dans un élan inespéré, trouve une proposition à 460 $ avec la société Andes Logistics, contre 1200 $ la veille, s’il vous plaît. Je suis soulagé quant tout à coup, un nouveau problème (moins important mais très énervant) survient : le Chili n’accepte pas les procurations et exige la présence physique des titulaires des carnets ATA au départ des « biens ». Sauf que j’ai prévu de partir une heure plus tard pour le Pacifique et aussi de jouer le lendemain. À cet instant, j’ai le choix d’assurer l’envoi de mon orgue au Japon mais d’annuler la vidéo et le concert à Santiago, ou plus ou moins le contraire, au risque de bloquer mon instrument au Chili. Finalement, dans un moment d’éclat, je choisis une troisième option : convaincre les employés de négocier avec l’administration des douanes juste à côté pour que l’envoi puisse se faire sans ma présence. À 11h ce même matin, accompagné par un employé qui a tout fait pour m’aider, c’est une affaire réglée : procuration signée, enlèvement calé pour le lundi et envoi payé. J’embarque 1 h plus tard avec la machine pour ma première rencontre avec le pacifique. La route vers le cimetière se fait en compagnie de Joaquin et de son amie Daniela qui nous prête sa voiture. Le lieu où j’atterris est au delà de mes espérances : un jardin pour les morts dressé face à l’océan gigantesque. — Quelques heures plus tard, je suis à Valparaiso, avec Daniela et son amoureux. Nous passons la nuit à écumer des bars typiques en alignant des « Pisco Sour » jusqu’aux premières lueurs. Cette nuit-là, je finirai par perdre leur trace dans une discothèque has been du port, en dansant sur Morissey au goût d’une dernière bière. Le lendemain, la fatigue se fera sentir mais dans un dernier effort, j’assurerai un petit concert privé entouré de quelques curieux. Pendant ces trois jours, j’aurai perdu mon écharpe préférée, les clefs qu’on m’avait prêtées et quelques heures de vie, mais j’aurai bien rêvé.

Photo : Joaquin Mora