El Jadida, Morocco

Je devais poursuivre mon chemin vers Béni-Mellal et particulièrement dans le village de Foum El-Anser à la recherche des grottes d’Anafss et d’Ifri Ibane, mais la pluie a été plus forte : sur certaines sections, les routes risquaient d’être difficiles. Sur proposition de Sarah, nous nous sommes rabattus sur la cité d’El Jadida et sa citerne construite par les portugais. Si la journée fut magnifique, je n’avais ni la grotte calcaire ni l’abri sous-roche formé par la nature, mais le souterrain conçu par les humains. J’avais la réverbération, mais pas l’esprit des jnoun. Il fut un temps où les peuples vénéraient davantage la nature que les dogmes anthropocentriques qui semblent aujourd’hui la détruire. « Le culte rendu aux grottes est en réalité un culte rendu aux jnoun, c’est-à-dire aux innombrables génies protéiformes qui peuplent l’air, la terre et les eaux nord-africaines et dans lequel le Berbère personnifie les forces occultes, les influences bienveillantes ou funestes qu’il sent dominer sa vie ». En 1920, Henri Basset, linguiste et spécialiste des dialectes berbères à l’Université d’Alger, décrivait ces rites et le processus d’assimilation de ces croyances, que les romains et les arabes ont successivement tenté d’effacer en s’en appropriant la paternité ». Au Maroc en effet, la crainte de la grotte est profondément marquée par son caractère populaire et antéislamique et c’est surtout, comme pour l’orgue, son caractère populaire (en tant que patrimoine) qui m’intéresse. Je prends conscience un peu plus aujourd’hui que mon projet parle aussi de ce qui disparait, ou plus précisément de ce qui devait disparaitre ; car la réalité est telle que « si les divinités passent, les cultes demeurent ». On me l’a confirmé récemment, les gens ont encore peur des grottes. Il y aura toujours - à moins qu’on ne les détruisent - des récits ou des voix relatant ces coutumes mais, pour les plus fragiles d’entre elles, ne disposant pas toujours d’historiographie, il existe bel et bien un risque de perdition. Notre rôle n’est donc pas tant d’attester de leur présence, mais bien de la faire vivre. Créer est aussi une manière de donner à ce qui est censé relever du passé les contours de la réalité et donc, de résister. L’appel déjà centenaire de Basset parle, à un niveau différent, de cette nécessité : « Ce que l’on va chercher aujourd’hui auprès des grottes sacrées, c’est ce qu’on y cherchait il y a deux milles ans : la guérison de ses maux, l’expulsion des mauvaises influences, des indications pour l’avenir ; l’on y adresse les mêmes demandes de biens terrestres, (…). Jusqu’à ce jour, les choses, sous des aspects parfois changeants, sont demeurées immuables. Mais après ? Que restera-t-il bientôt de tous ces vieux cultes ? Nous en pouvons saisir aujourd’hui bien des aspects, comme figés aux divers stades de leur évolution ; mais il faut se hâter de les observer : dans quelques années peut-être, sera-t-il encore temps ? ». Je dois dire que mon instrument trouve au coeur même des sujets qu’il aborde son propre reflet : celui d’une lente disparition parsemée çà et là de résistances. J’entends par là qu’il existe un parallèle inédit entre le risque d’effacement de certaines croyances populaires et l’absence supposée de facteurs de musique mécanique en France. Il y a une connivence possible entre la magie mécanique et le potentiel magique de la grotte. D’ailleurs, si l’orgue de barbarie devait disposer de sa cathédrale, comme en dispose les Grandes Orgues des lieux saints, cette cathédrale populaire pourrait être une grotte. Au fond l’équation est simple : à l’orgue des étrangers, une demeure étrangère.

Photo : Sarah Lamrini