Précisions sur l’oubli et le « commun »

Alors que je m’apprête à jouer mon dernier concert accompagné du professeur réputé et joueur de mandoline grec Panagiotis Kanellopoulos (dont les recherches ethnographiques portent sur l'improvisation collective comme forme de développement socio-culturel et de créativité chez les jeunes enfants), j’avais à vous raconter la suite promise à ma publication Introduction à l’épée de Chatila. Dans une interview publiée récemment, l’illustrateur suisse Philippe Lardy déclare que « la qualité du regard peut changer plus de chose que la politique ». C’est précisément de cela que je voulais parler lorsque je vous ai laissé la dernière fois, au Liban. Si vous relisez bien mes notes, je parlais de l’épée en bois d’un enfant de Chatila et je parlais de l’écart qui peut exister entre une anecdote banale et l’importance métaphorique que cela a eu pour moi à ce stade de ma vie. Je n’ai en effet pas vu dans cet événement un simple « lieu commun », un gamin qui s’amuse. Non, en m’offrant cette épée, c’est comme si Youssef avait réuni les imperfections de l’espace temps : il a donné du sens à ma présence et l’a relié à mon projet. Comprenez-moi bien, Il a donné l’épée à celui qui n’avait que l’armure. C’est comme si, juste avant de partir, j’avais pris soin de mettre mon armure (provisoire) mais qu’il me manquait l’épée. Ce qui fait que la vie vaut d’être vécue, c’est notre capacité à transformer les phénomènes, nous les approprier et leur ouvrir la porte vers des mondes absolument nouveaux, qui fuient l'omniprésente médiocrité. Marcel Proust disait : « Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition ». Alors, pour reprendre le fil de la pensée de Lardy, c’est davantage notre regard qui nous enferme que les situations elles-même qui sont figées. Notre liberté est donc infinie et notre regard, aussi étrange qu'il puisse paraître, a le pouvoir de modifier les choses. — Cette semaine j’écrirai mon dernier texte, l’épilogue. D’ici là, vous avez la possibilité d’écouter et voir le travail réalisé au Liban, dans lequel l’épée de Chatila s’inscrit temporellement. Dans cet épisode, on voit les premières images d'un futur documentaire à venir, tourné par Lisa Surault et Guillaume Delaforestdivonne à Beyrouth et dans le reste du pays. À Mansion, lieu de résidence situé dans le quartier de Zoqaq El Blat, où j'ai vécu et réalisé mon projet furtivement, j'ai travaillé avec la joueuse de oud Youmna Saba et le guitariste Fadi Tabbal. En marge des répétitions et en m'inspirant d'un article publié sur le media Mashallaw news, j'ai développé une approche sonore sur un thème qui m'était cher : l'oubli et de la mélancolie. L’article Deux musées contre l'oubli, écrit par le journaliste Martin Roux raconte l'itinéraire de deux palestiniens réfugiés au Liban qui ont monté leur propre collection bricolée et spontanée, dédiée à la culture de leur terre. J'ai donc pris la direction des camps de Bourj El Shemali et Chatila, à la rencontre de ces initiatives si proches de la mienne au sens métaphorique : lutter contre l'oubli, vivre avec l'absence et le vide ; les transformer en force créatrice, en mélancolie tournée vers le futur. Ainsi, dans cet enregistrement, on entend Mohammad Al Khatib et Mahmoud Dakwar jouer d'objets qui jadis se trouvaient en Palestine et qu'ils ont collectés. J'ai alors collecté moi-même le son de ce qu'ils avaient collecté. On y entend aussi le oud électrique de Youmna et le champ magnétique de Fadi, sons d'un Liban contemporain. Exil et terre d'accueil assemblés, sons de la Palestine logé dans celui du Liban. L'orgue ici tient son rôle modeste : contribution lointaine dont l'objectif principal n'était pas la musique mais bien l'objet social. Il a, dans cet aventure, été le catalyseur du dialogue entre ces mondes. Ce mélange invisible qui s'opère sous vos yeux mais qui vous échappe, c'est ce qu'il se passe à l'intérieur de cette boîte. — Qu'est ce qui, plus la création, peut réunir les présences morcelées ? Il ne suffit pas d'embrasser le vide de l'Histoire, des archives ou des enregistrements, encore faut-il leur donner vie. Avec un orgue ou dans la vie, il faut réapparaitre, pour ne pas disparaître. C'est à cette condition que la mélancolie devient une force. La plus puissante jamais connue. Quand elle commence à vivre, un peu si j'ose dire, comme dans le fado des portugais. Ces jours-là, ces objets de tous les jours, au delà de leur fonction muséale et didactique, sont venus s'inscrire et se loger dans les lignes de la vie. Ils ont deux fois ressuscité.