Selvíkurviti ou le phare idéal

À quelques jours d’expérimenter les possibilités de l’orgue, du violon islandais et du langspil avec Eyjólfur et Ingibjörg Ýr, un bref aperçu de la vingtaine de jours qui vient de s’écouler. J’ai, au cours de cette période solitaire, marché de longues heures dans des prairies humides, approché de trop prêt quelques oisillons, visité les villages d’à côté, regardé la neige fondre sans un bruit, déniché quelques poèmes et provoqué de nombreux éboulis ; puis, je suis monté dans un bateau et cette virée a tout changé. — En effet, à part traîner sur la très belle plage de sable noire, écouter les oiseaux chanter et s’engouffrer dans l’une ou l’autre des vallées (ce qui est par ailleurs exceptionnel), il faut bien avouer qu’Ólafsfjörður n’est pas le genre d’endroit réputé animé et que vous pouvez toujours attendre si vous voulez prendre un verre qui, de toutes façons vous coutera bien trop cher. Ici c’est un peu l’anti-rue du Faubourg-Saint-Denis, un petit village paisible pris entre deux tunnels reliant deux autres villes. Tout invite à l’introspection, la spiritualité : un environnement propice au travail et à la pensée. Le problème, c’est qu’à un certain point, surtout quand on est du genre « cérébral », on passe trop de temps à réfléchir. Ces pensées sont parfaitement inertes sauf quand elles rencontrent une âme-soeur et qu’une liaison magique, tel un flot puissant, les emporte avec elle. — Ce que j’aime le plus avec les phares, c’est qu’on peut tout à la fois parler de la mer, mais aussi de la nuit et de la lumière. Ce que j’aime le plus avec les phares abandonnés, c’est qu’ils sont toujours là. Inhabités. Dépourvus de fonction, fantômes de pierres, de bois ou de lanternes, ils ont accepté la nuit et cessé de briller. Ils sont encore plus beaux. Alors, je me suis dis que le phare idéal était peut-être l’inutile, celui qui n’affrontait plus l’obscurité, qui cessait d’éclairer et fuyait le rôle qu’on lui avait attribué. Une forme de résistance personnelle qui pouvait mettre en péril l’entrée de tous navires. Je me suis dis que cette image pouvait nous aider. Nous aider à renoncer à devenir, dans une société où l’utilité appelle à la prédation, les « produits » de cette assemblée. Le phare idéal serait alors celui qui ne brille plus. Celui qui juste là, sans aucune fonction, aurait quitté son rôle. — La question du rôle et de la fonction a, je crois, toute son importance. Vous souvenez-vous de ce poème controversé de R. Kipling : le Fardeau de l’Homme blanc et son « rôle civilisateur » ? C’était il y a plus d’un siècle, certes, mais où en sont nos rôles aujourd’hui ? Quelles injustices induisent-ils lorsqu’ils ne sont pas absolument admis par l’ensemble de l’humanité et, a fortiori, des espèces ? Je parle des fonctions justifiées et promues par la société, enseignées même, qui justifient la domination d’une catégorie sur une autre ou le maintien d’une rhétorique qui ne dit pas son nom. Ces fonctions ou celles que nous pensons remplir font çà et là nos convoitises et nous installent paisiblement dans une torpeur sans fin. Il parait que dans la grande histoire de l’Humanité, c’est comme çà qu’on disparait… Il nous faut questionner cette torpeur! Nous devons nous émanciper des « dimanches de héros en mousse expansive ». Notre plus belle fonction serait aujourd’hui de n’en remplir aucune. Devenir inutile mais actif. Alors, quittons ces rôles que nous jouons mal et prenons un moment pour laisser pénétrer le vide. Cessons enfin de briller ou brillons d’un vrai feu, du bon côté de l’individuation. Aimons et éduquons. Réapprenons le sens de la vie et de la poésie, simplement. Ici, en France, Prévert nous a montré la voie. — À cet instant de mon parcours donc, dans un pays sans nuit, ce petit phare était non seulement inutile mais également abandonné. Pourtant, il était si j’ose dire la raison de notre virée et cette contradiction le rendait magnifique. Parce qu’il était abandonné de sa fonction mais pas de sa beauté. LÀ est précisément le rêve que je porte pour l’Humanité.