Tentative d'insoumission ?

Il est vrai qu’une grande partie de ce que nous vénérons est de loin ou de près associé à la mort. Il semblerait même, en réalité, que nous ayons plus peur de l’amour que de la mort.  Dans Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, Etel Adnan, peintre et poétesse américano-libanaise de 91 ans vivant à Paris, actuellement exposée à l’Institut du Monde Arabe et titulaire d’une œuvre exemplaire et harmonieuse, évoque la médiocrité de l’être humain, sa faiblesse face à l’ébranlement de la passion et les choix que nous faisons par peur de perdre un prétendu bonheur, un prétendu confort. Elle évoque, sans condescendance, notre soumission ; mais aussi l’importance des chocs esthétiques, du sensible et de la nature dans la perception de l’Amour comme antidote, qu’elle appelle « salut ». — Avec ce livre qui m’arrivait dans les mains le 3 novembre à Erevan, arrivait aussi mon ami Arnaud Picollier, qui m’avait donc introduit à l’œuvre de la dame. Lui, lisait les écrits du peintre post-impressionniste Paul Gauguin, déterminé à poursuivre son travail, malgré l’acharnement de la critique de l’époque qui ne semblait pas avoir compris l’influence majeure qu’annonçait sa peinture. De là, nous posions les bases d’une discussion sur l’idée de « dissidence », au cours de laquelle Etel Adnan et Paul Gauguin semblaient d’abord nous guider, puis nous aider. — Avec ces livres mêlés à nos pensées et notre amitié raisonnablement noyée dans la bière, nous avions simplement compris que l’insoumission naissait de notre détermination personnelle à l’égard de la vie, démêlée de la critique, des cadres et noyaux d’influence. La soumission nait de l’acceptation d’un ordre, d’une loi, d’une tradition, d’un milieu, d’une habitude etc. Elle est parfois acceptable. Mais, dès lors qu’on refuse une domination qu’elle qu’elle soit, deux voix au moins nous sont « proposées » : la voie de l’opposition et celle de la déviation. Je ne suis pas là pour juger de la meilleure des deux. Dans bien des cas, il est évidemment indispensable de résister. Mais, pour se libérer réellement d’un système, il faut être être capable d’aimer et construire. Aller au bout de ma pensée me conduirait même à affirmer que s’opposer à quelque chose, c’est précisément s’y soumettre. Ce que je veux dire, c’est qu’en vérité, ce que nous appelons « révoltes » ne le sont que partiellement, puisqu’elles sont souvent déterminées par une lutte, emportée par un flot symbolique. Elles s’inscrivent en opposition et limitent nos actions en fonction d’un ennemi dont elles dépendent. L’insoumission, c’est accepter de poursuivre un cheminement individuel dans ce qu’il a de plus extrême et de plus solitaire. William Blake disait "I must create a system, or be enslaved by another man's". Ce soir-là, je réalisais avec une certaine force, le sens de l’insoumission. — J’aimerais poursuivre sur une pensée à l’égard d’un article lu très récemment, qui posait le problème de la sous-représentation des femmes dans la musique expérimentale à Paris. Quoique bon et documenté, j’ai trouvé cet article incomplet : s’il pointait des aspects non-discutables, il oubliait selon moi l’élément essentiel, le mal principal qui agit au sein de cette communauté et dont l’absence de leader féminin et LGBT n’est qu’un symptôme. Si ce milieu est un milieu patriarcal de blancs éduqués et qu’il peine à être autre chose, c’est précisément parce qu’il a choisi de se soumettre à sa propre révolte (celle de la musique libre), de privilégier l’intellect et le repli à l’ouverture et l’amour, par peur de perdre son exigence artistique et sa légitimité. Et c’est ce point précis qu’il faut dénoncer. « L’excellence » pose des frontières, l’Amour n’en a aucune. — Alors, pour ne pas tomber dans notre propre piège, dans une insoumission soumise à elle-même, nous devons nous poser la question de la destination. De l’art. Sommes-nous là pour alimenter des cycles et basta ? Quel est notre rôle ? Ayons le courage de nous décomposer, analysons le repli identitaire que provoque la communauté qui nous légitime - De là me vient le souvenir d’un autre libanais, Amin Maalouf, et de son livre Les identités meurtrières  : nous ne sommes jamais qu’une voix et pourtant, souvent, nous nous définissons à la lumière d’une seule, qui devient notre ego et nous rend béliqueux -. Pour tenter l’insoumission, il faut s’ouvrir aux autres, à tous et provoquer l’interaction. Il faut savoir accepter les éléments contradictoires qui jalonnent notre vie, fléchir face aux passions et aux tempêtes. Seul(s). Il faut savoir partir très loin dans la forêt et dans le noir, pour voir avec plus de clarté ce qui vaut d’être vécu.

Photo : Lisa Surault