Peut-on encore profiter de la lune ?

Je suis arrivé en Argentine le 1er avril, en bateau, sous une pluie torrentielle. Et je crois pouvoir dire que depuis ce jour, il n’a pas vraiment cessé de pleuvoir, à quelques exceptions près dont je ne me souviens guère. Le lieu où je vis est un espace de création très agréable qui porte le nom du quartier où il est implanté : La Paternal. Je partage l’espace avec une artiste équatorienne qui souffre actuellement de la dengue, une photographe italienne et un peintre mexicain. Tous les trois sont parfaitement charmants, tout comme le sont la plupart des membres de la Paternal. À l’heure où j’écris ce texte, trois semaines sont déjà passées. Trois semaines qui m’ont laissé le temps de travailler le projet mais aussi de faire un tour en Patagonie et plus précisément dans la province de Chubut, sur la Péninsule de Valdès où, voulant dormir dans ma voiture et profiter de l’ambiance lunaire de Punta Caleta, je me suis fait réveillé par les Rangers du Parc National et escorté jusqu’à sa sortie. On m’a ordonné de quitter la péninsule pour trouver un hôtel, ce qui n’était pas du tout mon plan. Alors, contrarié, j’ai profité d’un moment opportun pour m’engouffrer dans un petit chemin que j’avais repérer plus tôt. Je me suis dit qu’ils n’allaient pas passer la nuit à me courir après et que si je comprenais la nécessité de défendre la nature et de la protéger, quel sens cela avait de promouvoir autant d’excursions touristiques simultanément ? Je me suis dit qu’il y avait une contradiction évidente entre vouloir à ce point sanctifier la nature et faire la promotion du lieu comme un site unique à visiter. M’a-t-on ordonné de sortir au seul motif que je perturbais réellement l’équilibre de la faune ou plutôt parce que je ne participais pas aux « rencontres avec les baleines » et au commerce local ? J’avais peut-être tord mais j’étais en droit de me demander au nom de quoi des représentants de ma propre espèce qui, cinquante ans plus tôt massacrait ici-même les lions de mer pour le commerce des villes, pouvaient aujourd’hui me faire la leçon et m’interdire de dormir ici ; d’autant que j’étais dans les sentiers délimités et non en train de piétiner le manteau millénaire d’un volcan fragile à Lanzarote. J’essayais juste de vivre au centre d’un moment poétique, à une heure certes non conventionnelle, mais sur une un zone largement piétinée le jour y compris par les gardes eux-mêmes. Oui, j’ai pensé aux questions de sécurité mais vu le nombre de personnes (quasi proche de zéro) croisées dans la journée et vu la rigidité des gardes à l’égard des réfractaires, il y a avait peu de chance pour que je croise un être humain errant dans la nuit et encore moins de chances, si par hasard j’en croisais un, pour qu’il s’avère être mal intentionné. Ce refuge m’inquiétais quand même car la nuit était totale. Je ne savais pas où j’atterrissais et mes phares, seule source de lumière d’une presqu’île gigantesque, illuminait la très lente traversée de petites mygales qui dès lors me paraissaient géantes. Une fois retranché, j ‘ai pu dormir et profiter d’un réveil merveilleux au son des deux seules chansons que j’avais pour ce voyage : « Leenane » et « Mi Dicha Lejana », qui ont tourné en boucle jusqu’à l’obsession, au point que vous pourrez en entendre l’écho dans l’Heure Blanche #3 ce dimanche sur Pigalle Paris radio. — Buenos Aires est immense, le moindre trajet me coûte une heure de temps et tout d’une manière générale me prend du temps. C’est une ville charmante et enivrante où l’on peut se perdre et qui parfois me rappelle Paris. Parmi toutes les personnes que j’ai rencontrées, il y a Pablo Bobadilla, un producteur de musique expérimentale généreux que j’ai connu grâce à Vincent Moon. Il vit seul dans un immense bâtiment abandonné et vend des légumes bio (oui…). Ce dernier m’a présenté Juan Namuncurá, descendant direct des Caciques Mapuche Juan Calfucurá et Manuel Namuncurá. Nous avons parlé ensemble de la question autochtone en Argentine et de la lutte politique qu’il a quitté récemment, fatigué par les institutions. Je n’avais pas réellement intégré, avec mon cerveau européen, que la notion de pays n’existe pas pour la plupart des peuples d’Amérique du Sud, qu’elle est une construction essentiellement occidentale et que par conséquent, les négociations ou réparations sont toujours un combat entre un puissant et un « groupe » qu’on a tenté d’oublier, comme l’a fait l’État Argentin en chassant les Mapuche de leurs propres terres. Quoique faite de contradictions, cette rencontre fut enrichissante. Juan m’a autorisé à enregistrer le son de son Cultrún, le tambour traditionnel Mapuche, que j’ai utilisé comme base rythmique dans ma composition (je précise qu’il ne s’agit pas du Cultrún sacré, celui avec les motifs lunaires et solaires qui rendrait jaloux n’importe quel designer à la mode, mais qu’il est interdit d’utiliser en dehors des cérémonies religieuses). — Parlons ensuite des musiciens qui vont m’accompagner ici : Fede Fossati, a.k.a « Pan Del Indio », fabrique ses propres flutes et créé des drones mêlés aux sons des montagnes de son pays ; Nicolas Avila est bandonéoniste de tango (il fallait que j’ai quelque chose à dire à ceux qui vont me demander si je suis allé écouter du tango en Argentine) ; Enfin, première figure musicale féminine du projet, Eugenia Brusa, que j’ai connu pour son adaptation de Mi Dicha Lejana, une vieille chanson paraguayenne de Emigdio Ayala Baez et qui joue également dans le groupe de pop Les Mentettes. Nous avons eu notre premier essai dimanche et je dois dire que tous ont non seulement compris l’esprit de mon projet mais aussi incarné à merveille le livre qui m’a inspiré. Ainsi planaient les fantômes de Bioy Casarès et de son personnage Faustine. À ce titre, je remercie mes amis Lucie Canini, à l’origine de ce thème, et Arno Peako, avec qui j’ai initié ce travail. Pour en savoir plus, vous pouvez vous référer au « post » précédant. — Maintenant, avant de traverser les Andes et de rejoindre Santiago de Chile où je retrouverai notamment Joaquin Mora, un réalisateur que j’ai connu à Porto sur le projet du disque d’Alma Forrer, il me reste à préparer le concert du 6 mai et à profiter un peu plus de la ville. J’aurais aimé visiter l’accident géographique d’Acsibi près de Salta, m’approcher des couleurs magnifiques qui font le charme du nord argentin, mais c’est à trente heures de bus de Buenos Aires, et l’avion couterait trop cher. Je ne crois pas que j’y arriverai cette fois. Il faudra que je revienne. Et puis, pour la photo, je ne sais pas, je voulais éviter le cliché des grands espaces. Alors j’ai choisi cette femme de la Feria San Telmo qui n’a rien du pays où elle vit mais qui, avec ses bulles de savons, m’a beaucoup fait rire.

Photo : Orlando Quintanilla