Sept lumières polaires

« J’ai chanté dans du noir. Ma chanson s'éleva dans l'ombre, et la première. C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière ! » Sur ces mots d’Edmond Rostand dans Chantecler, je donne suite à ce « phare idéal » décrit il y a sept jours exactement et je clos cette semaine intensive où j’ai tant de fois croisé les rapports entre ombres et lumières. — L’ histoire a commencé lorsque j’ai rejoint mon ami Florent Clavel à Reykjavik. Très vite, nous nous sommes dirigés vers un joyau de l’architecture arctique à 60 km de la capitale : The Icelandic Turf House, un témoin de l’habitat traditionnel et du mode de vie Islandais, aujourd’hui musée et lieu de vie intégrant des programmes d’éducation. Un lieu communautaire légèrement reculé qu’Eyji, paysan devenu musicien et ethnologue, fait vivre à travers le café qu’il anime et le son de son langspil. En arrivant, nous avons, de manière improbable, tourné dans une série islandaise en feignant de déguster des brioches à la cannelle. Nous avons ensuite visité ces maisons englouties où la nature prend la main sur l’architecture, ces maisons protégées des tempêtes mais plongées dans le noir, où seule une bougie, très maigre lanterne, éclairait les contours des visages pendant le long lamento de l’hiver. C’est là, dans la tanière, le baðstofa, qu’a évolué le répertoire du langspil, attribut des moments collectifs ou simple tentative d’accepter les ténèbres. Eyji nous a alors parlé de la nécessité de quitter l’overdose de lumière, de se réconcilier avec l’obscurité, parce qu’elle seule nous permet d’apprécier réellement la luminosité. Qui mieux que les Islandais savent s’accommoder du noir ? Bercés par la descente rouge-feu du soleil, nous avons, orgue et langspil accordés, joué dans le champs et dans le musée, nous avons improvisé et longuement discuté. Une merveilleuse soirée. — L’histoire a continué lorsque le lendemain, nous nous sommes arrêtés à la nuit tombée dans le comté de Suður-Þingeyjarsýsla, au seuil du plus grand désert froid d’Islande : l’Ódáðahraun, composé de champs de lave et de sable volcanique, entre l’Askja et la route reliant la ville d’Egilsstaðir et le Lac Mývatn. Ce lieu à peine croyable est constitué d’une successions de collines et de plateaux lunaires, une autre planète au crépuscule déjà bien entamé. C’était un désert noir, avec du sable noir, avec des pierres de laves et quelques plantes brièvement colorées semblables à des coraux. Ce qui j’ai vu : le fond d’un aquarium géant ou le gouffre asséché d’un océan millénaire. — Poursuivant notre route, ce que nous avons pris pour des nuages était en fait la fumée blanche de puissants geysers qui, tout comme la surface miroitante des eaux, servait d’écran de nuit aux tous derniers reflets. À cette heure tardive où les foules avaient déjà déserté, l’avantage de ne rien voir, c’est qu’en fait on voit tout : on échappe à l’agressivité des autobus ; on est capable d’apprécier le son et la beauté.  — Plus tard : un brouillard épais jusqu’à Akureyri et encore plus épais jusqu’à Dalvik. Le relief nous a finalement extrait du piège et, épuisés par nos 12 heures de route depuis Selfoss, nous avons fait halte juste avant le tunnel d’Ólafsfjörður afin de contempler l’étendu des nuages. Deux heures du matin ; ciel du coup découvert ; j’ai levé la tête et je n’y ai pas cru : pourtant très rare à cette période, elle était là, juste au dessus de nous, la fameuse aurore polaire. Elle s’est mise à danser. Fut-elle la main de « Dieu » chargée de vent solaire ou juste le passage secret pour l’Univers ? Après l’orage qui nous traversa, mes amis et moi, dans la steppe de Dalanzagdad en Mongolie, l’Islande m’a fasciné par sa diversité et l’extrême irrégularité de sa nature. — Je m’en souviens maintenant. Les « 12 petits volcans » furent les 12 jours d’attente qui retardèrent mon départ pour Montréal, dus à l’éruption du volcan Eyjafjallajökull en 2010. Alors, les sept lumières polaires seront le souvenir de sept instants d’obscurité, pour ne pas dire le contraire. Sur ce, je signe du titre de ma « pièce » inspirée d’un mauvais poème, Skin Eftir Skurir ou « Après la pluie, la lumière ».

photo : Eyjólfur Eyjólfsson