Bangladesh yekeghets’i

Je n’ai pas réellement progressé en arménien et je n’ai qu’un mot à la bouche : « Bangladesh yekeghets’i » (l’église de Bangladesh). C’est un peu le code, le passage secret, la formule magique pour trouver mon chemin, le repère permettant le sommeil. La "messe" dans le taxi. Je suis en effet arrivé il y a quelques jours dans le quartier de Bangladesh, à 20 minutes du centre ville, dans un complexe éducatif alternatif situé au centre d’une cité populaire post-soviétique où toutes les entrées se ressemblent. Je commence à m’y faire. L’ambiance, très différente de la précédente, permet une immersion totale dans la réalité quotidienne d’un quartier populaire. Lorsqu’au soleil qui tombe, la lumière frappe les murs un peu rosés des monstres et des tours de pierre, je ne peux m’empêcher d’y voir une forme de beauté et même un forme de douceur. — Je suis installé dans une résidence d’artistes que je partage avec une vidéaste espagnole et son amoureux d'origine tchèque. C’est la critique d’art Susanna Gyulamiryan qui a monté ce formidable projet : ACSL pour Art and Cultural Studies Laboratory. En constante collaboration avec ce centre d’éducation et d’art unique en Arménie, le programme ici s’annonce très chargé : il est question que je réalise dès la semaine prochaine une performance documentée en situation urbaine (dans la tradition de rue mon instrument), un concert sur un toit ainsi qu’un workshop avec les enfants du quartier. Ce sont les mêmes talentueux musiciens qui m’ont déjà accompagnés le 21 octobre dernier au Centre d’Art Contemporain (ICA Yerevan), Miqayel Voskanyan au Tar et Vardan Harutyunyan aux séquençage en direct, qui seront une fois de plus à mon côté. Le duduk, qui de longue date fut ma plus grande obsession (l’instrument traditionnel du peuple arménien taillé dans l’abricotier - arbre ou miracle d’un pays de rocailles qui pousse ici par millier-), sera présent sous une forme désagrégée puisque j’irai très prochainement enregistrer le son d’un maître. Je le restituerai ensuite en « bourdon ». Pas plus tard qu’hier, j’ai animé une présentation autour de mon projet à l’Alliance Française de Yerevan qui s’est parfaitement déroulée , grâce à une traductrice géniale et sympathique. Ici, tout semble se passer continuellement dans le silence et la sérénité. — Demain, je prendrai le train et partirai vers l’ouest à 7h00 du matin. Je m’approcherai légèrement de l’Ararat et de la frontière turque jusqu’à la ville de Gyumri, qui se relève péniblement du terrible séisme 6.9 de 1988. Dès la semaine prochaine, je recevrai la visite de mon ami et artiste Arnaud Picollier. Le 3 novembre à 5h du matin précisément, nous irons au temple païen de Garni, puis quelques jours plus tard, sur le site mégalithique de Zorats Karer. Nous remonterons enfin le littoral-est d’une des 3 « mers d’Arménie » : le lac Sevan. Enfin, le 7 novembre, quelques heures avant mon départ pour Beyrouth, j’aurai l’honneur d’accompagner le peintre et performer arménien Leo-Leo Vardanyan pour un spectacle d’action painting dans une galerie éphémère du Republic Square. — Assez d’informations pour aujourd’hui. Bientôt je vous parlerai de la mer, je vous parlerai des montagnes, de « ces choses toujours nouvelles mais qui n’ont pas changé ». Sur cette planète inondée par la pierre et les disparitions, on fait ce qu’on peut pour trouver du sens et des choses à vous raconter. Je ferai de mon mieux, car c’est le sang des prolétaires qui coulent dans mes veines et tant mieux. C’est ma plus grande fierté. Alors, comme « un pauvre virtuose du pavé » jouant d’une machine tremblante et parfois désaccordée, suis-je peut-être un peu ringard, qui sait ? Mais si tel est le prix à payer pour un peu plus d’amour sur le chemin de la solitude, alors je m’y ferai. Je continuerai tout ce cirque, tout ce manège, tout çà pour remonter le chemin de 28 rivières, pour échanger mes cartes à musique et recueillir en échange des fleurs, des odeurs ou des bouts de tissu.