Le Magicien de Tristán Narvaja

Il y aura toujours quelqu’un pour s’improviser médium ou magicien. De Château Rouge ou Montevideo, cette vérité tributaire de sa propre posture, dont la zone d’influence ne dépasse pas le m2 a quelque chose de touchant et me donne envie d’y croire ; d’y croire comme à un spectacle. En effet, quand certains sombrent dans la médiocrité, il faut reconnaître que d’autres font des efforts sur le costume. Le magicien de la Feria Tristán Narvaja est de ceux qui rendent les oracles, qui protègent nos frères ou nos sœurs ou qui réveillent nos ancêtres pour quelques secondes, entre le vendeur de maté et les robes délavées. Je m'y suis arrêté avec Pablo (qui m’accompagnait ce jour là), pour voir ce que ce faiseur de sorts pouvait bien nous prédire. À en juger son tour de tête orné de ces petits coquillages qu’on trouve dans toutes les mauvaises boutiques, difficile d’apporter du crédit à cet homme tout vêtu de blanc. Pourtant, il a bien fini par nous dire des choses intéressantes, notamment quant à la possibilité d’écouter les conseils des personnes disparues. Ensuite, on a continué à marcher, au fil des étalages, devinant quelque fois la voix de musiciens ou le son d’un guitare bien grattée, croisant des regards étonnés, des belles choses et des animaux enfermés. Ce jour là sur le marché, j’ai acheté des objets insignifiants : une pièce de broderie, un paire de chaussette et un marteau. — Tout cela, c’était quelques jours avant la date fatidique d’arrivée de mon instrument. Pour le récupérer, il m’a fallu, au beau milieu de la « semaine sainte » (comprenez que la vie s’arrête), en pleine grève des taxis et des transports, alors que j’avais perdu mon portable dans un autobus la veille, rejoindre la zone de fret de l’aéroport et y retrouver Paulo de Pera de Goma (mon lieu de résidence). Les aventures pouvaient alors commencer : en arrivant, les douaniers nous apprennent que nous ne sommes pas dans le bon aéroport : celui que nous devons rejoindre est soit-disant fermé et ne rouvre que six jours plus tard. Je demande à Paulo comment est-il possible de fermer un aéroport, il me répond « bienvenu en Uruguay ». Ne voulant pas nous avouer vaincus, nous décidons de tenter le coup et avalons le kilomètre à pied qui sépare les deux sites. Sur place, nous trouvons un seul triste visage barricadé derrière une vitre, dans un immense bâtiment manifestement vide. Cela nous effraie mais cette personne semble nous offrir une petite chance de parvenir à nos fins. Elle est à la fois tendre et rigide. On obéit : il nous faut retourner à l’aéroport passagers pour récupérer un document original, payer cent dollars de frais (et cela en vingt minutes car le gars qui attend à l’autre bout finit à 3h) pour enfin revenir à l’aéroport commercial avec le talisman. Nous sommes dans un jeu vidéo des années 90, avec plusieurs mondes et des "boss" à détruire. Heureusement, il nous reste des vies. — Bien sûr, sans le papier officiel que l’Ambassade de France m’avait rédigé la veille, demandant le transit de mon instrument en Uruguay et attestant de sa sortie sous les dix jours, tout cela n’aurait pas été possible. Cette aventure m’a épuisé et a fortement remis en question la pertinence de mon projet. Je me suis demandé si cela avait du sens de transporter uninstrument si imposant avec moi et pour si peu de temps à chaque fois. L’avenir me le dira. Pour l’heure, je dois dire que lorsqu’au fond d’un couloir interminable, j’ai aperçu, derrière une grille, ma lourde caisse échouée sur une palette, j’ai ressenti un plaisir inédit. Quelque chose que mon ami Vincent appellerait je pense volontiers « l’alignement des planètes ». — Dès le lendemain, cette question logistique évacuée, j’ai immédiatement décidé de quitter la ville et suis allé à la Montagne des Esprits avec quelques personnes que j’ai connues ici. Le jour suivant, j'ai visité Minas et surtout, grâce à la maman d’Alicia (Chu Lee) qui m’a prêté sa voiture, j’ai pu connaître Kiyú, cette incroyable rive du fleuve Uruguay, à l’embouchure de l’océan, qui a définitivement marqué mon séjour et par la même occasion baptisé la pièce que je jouerai ce soir, accompagné de José Pedro Romero au violoncelle, et de Diego Abdul Algeceran au Portastudio 4 pistes. Ce dernier « samplera » en direct, à l’aide de boucles de cassettes, plusieurs de mes enregistrements réalisés dans la ville ou dans la nature. Quant à la vingtaine de piqures d’aedes aegypti qui constellent désormais mon corps, ce n’est qu’un tout petit détail.

Photo : Pablo Sosa