Au pays du Mazaalai et du Fantôme des Montagnes

Les visages sont durs et la langue, plus lointaine encore que le japonais, sonne à mon oreille comme un flot de consonnes ininterrompu. On me regarde souvent avec insistance, les sourires sont rares, mais je m’y sens bien. Prises entre des collines où trônent toutes sortes d’hommages bouddhistes et l’atmosphère post-soviétique de son architecture, Oulan Bator, regorge de nombreux trésors inopinés. On m’avait dit que la capitale Mongole n’avait pas d’intérêt et que dans ce pays, la capacité d’enchantement relevait seulement de la nature ou de l’hospitalité nomade. J’aimerais répondre à ces personnes qu’il n’en est rien. Deux éléments au moins peuvent nous faire aimer la ville : cette succession de couleurs marquante, typique des toits aux abords de la ville et, témoin d’une riche histoire de l’écriture, l’alphabet traditionnel, restitué au côté du cyrillique dans les années 90 après 70 ans de tutelle russe (un système issu de l’alphabet syriaque qui donnera aussi l’abjad Arabe). Grâce à l’aide précieuse de l’Alliance Française et de Laura Nikolov qui la dirige, mon arrivée s’est faite dans le calme et la facilité (Laura prépare une thèse sur l’Histoire contemporaine Mongole à Paris 7 et à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales). Par ailleurs, grâce à Davaajargal Tsaschikher et Munkhjargal Lkhagvaa, deux musiciens locaux qui m’ont accompagné tout au long du projet, j’ai été introduit à une sorte de collectif d’amis et artistes, évoluant dans ce que nous pourrions appeler des formes de création contemporaines ou expérimentales. Ainsi, en à peine trois jours, j’étais en contact avec des musiciens, plasticiens, photographes, autant de personnes spéciales qu’emporté de clichés, je ne pensais pas croiser si rapidement. — Après avoir enregistré une session radio et animé une conférence, la première grande étape de mon projet était de rejoindre le désert de Gobi à la recherche d’une forme d’expérience sonore connectée à la nature. Censés partir à 5, nous sommes partis à 8, direction Dalanzagdad et le Parc national de Gobi Gurvansaikhan. Dès la première nuit, un orage redoutable s’est abattu sur nous : les éclairs traversaient le ciel, l’eau et le vent nous emportaient, nous devions tenir la tente de longues minutes à la force des bras... Un peu plus tard finalement, après quelques shots de vodka Genghis khan, à la lumière d’une bougie rivée sur le dos d’une 12 cordes, nous nous sommes endormis. Le lendemain, quelques visites de yourtes, beaucoup de route, je suis tombé malade : moi, la main sur le ventre pour tenter de soulager mon mal ; eux, chantant sur fond de Morin Khuur et sous une lune immense. En me réveillant, le troisième jour, j’allais beaucoup mieux. J’aperçus alors les premiers reliefs entre le vert pâle de la steppe et le noir très profond des montagnes. Nous avons marché sur le sable encore chaud des dunes à la nuit tombée, porté des crânes de chèvres et brulé des buissons plus secs encore que l’air qui les traverse. Le monde que nous connaissons semblait nous échapper et seules quelques images de films ancrées dans notre imaginaire nous ramenaient sur terre. Les quatrième et cinquième jours furent ceux du retour. Nous avons, sur le chemin, monté des chevaux dans un canyon, squatté dans l’herbe avec des vieillards et des enfants qui trainent. Seul étranger au milieu d’une bande mongole, je bénéficiais d’un contact inédit avec la nature et les êtres qui l’habitent. Il y a avait quelque chose de spécial dans la conception que ces personnes avaient de notre expédition, dépourvue de tout souci pratique, de toute revendication individuelle et de toute complainte, quelque chose de simple et de communautaire. — Je prends conscience que la perception d’un pays, d’une personne ou même d’une émotion est une position extrêmement subjective aux limites fragiles, liée à notre intimité, que seule l’expérience réelle peut habiter convenablement. Sans doute,  la raison de ma présence (mon projet), joue sur mon énergie positive mais il n’en demeure pas moins que je ne reconnais pas ici le produit de mon imagination ou de mes attentes, ni celui frappé dans les lignes des blogs. La seule chose réelle est objective en laquelle je crois encore depuis que je suis arrivé est que la Mongolie est un pays pauvre, courtisé pour ses richesse minières, traversé de steppes et de déserts parmi les plus extrêmes, au milieu desquels des animaux tristement disparaissent (Mazaalai) ou sont réduits au rang de spectre (le fantôme des montagnes). Pays avec la densité de population la plus faible au monde, j’ai, au milieu de du grand vide, rencontré les quelques personnes qui parlent mon langage. Ce sentiment là est peut être faux, mais il est bien vivant. À me lire je le sais, certains vont penser que je m’emballe, mais ne l’oubliez pas : ces quelques lignes ne sont pas faites pour être justes, elles sont faites pour être à mon image.

Photo : Naenai Gegee