La balade de Matsuyama

À cause d’un séjour chaotique, sans lieu de travail, devant me débrouiller tant bien que mal pour répéter, me déplacer et transporter l’instrument, je ne parlerai que très peu de la résidence en elle-même, qui relève plus de l’improvisation que de l’anticipation, allant même jusqu’à "performer" avec des musiciennes que je découvrais sur scène. Malgré ces difficultés pratiques qui souvent ont dévoilé leur charme, le projet a été possible grâce à l’aide de personnes bienveillantes sur lesquelles j’ai pu compter et qui m’ont tour à tour apporté leur appui : Edouard Rose, Ayumi Yoshida, Satoshi Yashiro, Reiko Imanishi et Ami Yamasaki. — Evidemment, Tokyo est un endroit spécial, merveilleux, et mon séjour ici démonte à peu près tous les clichés que j’en avais. Toutefois, je ne m’étendrai pas plus sur cet aspect, parce que je ne suis pas là pour vous décrire une ville mais pour vous parler d’un projet. Le sujet que je souhaite aborder est le suivant : comment assurer une continuité artistique entre un séjour en Amérique du sud et son prolongement au Japon, deux régions aux antipodes l’une de l’autre ? Pour y parvenir, j’ai cherché du côté de mes premiers jours passés à Buenos Aires, au cours desquels je visitai l’exposition de l’artiste argentin Jorge Macchi Perspectiva. Une oeuvre-vidéo m’y avait particulièrement marqué : une boîte à musique « récitant » un conte japonais, légendaire pour certains, réel pour d’autres : la balade de Matsuyama. Cette fable raconte l’histoire du capitaine Chonusuke Matsuyama qui périt dans un naufrage avec tout son équipage. Juste avant de mourir, il prit soin de notifier les circonstances du sinistre dans une bouteille à la mer qui, 150 ans plus tard, s’échoua sur le rivage de son village natal, Hiraturemura, inconnu de "google". J’ai aimé cette oeuvre pour deux raisons : non seulement, elle résumait ma vie à ce moment clé, en parlant de mécanique et des deux régions du monde qui me définissait (celle où je me trouvais et celle qui m’attendait) mais aussi, elle me fit pensé à Mallarmé qui dans son énigmatique coup de dé, évoque un « naufrage », des « circonstances éternelles » et « l’impossibilité d’abolir le hasard ». Ceux qui me suivent depuis le début savent que je suis adepte des liaisons magiques et cette fois le parallèle est flagrant : alors que le « Maitre » dans le poème de Mallarmé lance un « dernier défi au ciel déserté avant de sombrer », Matsuyama lui, archive les circonstances du naufrage pour l‘éternité. Deux attitudes différentes mais relevant l’une et l’autre d’un coup de dés, d’une action ultime avant l’obscurité. J’étais dans ce musée entrain de réunir deux objets littéraires n’ayant sans doute rien en commun, l’un d’une complexité extrême, l’autre d’une candeur enfantine, mais qui parlaient tous deux de naufrages. Alors, la vraie question, la seule question était de savoir en quoi le naufrage ou la perception du naufrage étaient-ils des éléments pertinents pour mon propre projet ? Aussi, n’avais-je pas lancé les dés à l’aube de mon propre naufrage, décidant de quitter mon travail pour me lancer dans ce projet colossal ? Oui! C’était pour moi une pensée complète qui se tenait de bout en bout ; à ce détail près que mon coup de dés, lui, m’avait bel et bien sauvé et relevé de ma profonde tristesse. — D’une certaine manière, je vis dans une bouteille en verre et bien qu’à la dérive, je suis toujours en vie. Je n’ai malheureusement eu le temps de creuser ce thème avec les deux formidables musiciennes qui m’ont accompagnées lors des concerts donnés à Tokyo ce week end. Toutefois, coïncidence ultra poétique, il se trouve que l’une d’elles, Ami Yamasaki (la dame sur la photo) est néée dans un village nommé « Matsuyama »… — Si je m’attarde sur ces petits détails, c’est pour que vous compreniez que c’est une erreur de penser que je suis musicien et que mon orgue n’est qu’un appât pour que vous mordiez au plaisir d’une autre forme de magie, plus grande encore et plus puissante que toutes les autres. En effet, si je pouvais rencontrer en Argentine, une oeuvre mécanique racontant une fable japonaise, il y avait toutes les raisons de penser que tout était lié dans ce monde et que pousser légèrement la porte de ma chambre pouvait faire naitre une montagne à l’autre bout du monde. La machine du destin, si elle existe, se nourrit des directions que l’on prend, et non de celles qui nous attendent. Pour cette raison, j’ai choisi de partir samedi, pour un voyage irrémédiablement lié au hasard, vers la mer de Kumano, à la recherche d’un village inconnu ou d’un simple rocher dressé dans l’obscurité, sur lequel je pourrai me poser et où peut-être, qui sait, y trouverai-je un message à aimer ou même à délivrer ?

Photo : Yoshitaka Shirakura