Le doux poison de l'amour

Pour une fois, ces mots que d’aucuns qualifieraient de romantiques ou naïfs, ne sont pas de moi mais d’un homme de 56 ans, que j’évoquais dans mon premier texte sur la Géorgie. C’est ainsi que Karaman Kutateladze de son vrai nom, décrit le lieu qu’il a fondé il y a 16 ans. — Des deux expériences d’« Art total » que j’ai croisées dans ma vie, je reste émerveillé. La première, c’est l’île de Lanzarote et l’utopie « réalisée » de César Manrique, protecteur des volcans et pionnier de la pensée écologique. La seconde, c’est le village et la Villa Garikula de Karaman Kutateladze. Manrique disait « construire un paradis sur les ruines de l’enfer », au regard de l’île recouverte par 1/3 de lave noire tranchante et inhabitable. Garikula aussi ce dresse sur un enfer, mais cette fois, c’est celui des Hommes. Celui d’abord de l’occupation soviétique et puis de la guerre civile relativement récente. C’est au cours d’une discussion avec un voisin que j’ai appris qu’il y a quelques années à peine, des bombes tombaient juste à côté d’un parc où fleurissent aujourd’hui des oeuvres d’art et des destins « fragiles ». N’est-ce pas précisément triomphant de savoir qu’au même endroit ou se trouvait la mort se trouve aujourd’hui l’amour ? — J’ai 29 jours durant poursuivi ma progression dans la Villa Garikula au point de m’y sentir vraiment bien. Mon expérience ici m’a appris que d’autres ont tenté d’appliquer à la vie les principes de la poésie ; la poésie comme évènement quotidien.  — Avant de refermer l’épisode géorgien, que ne dois-je pas vous dire de ce splendide pays, de sa richesse, de ses maisons pillées puis réhabilitées, de sa polyphonie, de ses cités de pierres, de ses grottes, de ses églises, de ses vallées arides ou florissantes! Que n’ai-je pas été ému par le chant des enfants, par les tambours et les applaudissements ! Combien de fois n’ai-je pas été absorbé par des visages anciens ou des cheveux coiffés par la main des dieux ! À Tbilissi, c’est lorsque le vent s’est levé que j’ai choisi d’arpenter la ville, modulant dans ma tête la mélodie d’un voyage qui commence à finir. — La veille de mon départ, j’ai joué dans le bar de Zoé, accompagné de Tamta, Damiane et Nino, devant une salle comble et de nombreuses personnes que j’ai pu côtoyer. Elles s’appellent Nodari, Badura, Natalia, Giuseppe, Tornike, Nutsa, Ruska, Qeti, Aysel, Leena, elles viennent d'ici, de Finlande, d'Azerbaidjan ou d'Italie… Il y quelques jours, je partais pour Yerevan et, sur cette route qui m’emmenait plus au sud, je gardais dans mon coeur les mots de Karaman et la tendre famille d’Aleksandr. Cette façon que j’ai de me défaire d’endroits et de personnes que j’ai appris à aimer, « It’s a sweet poison, because it’s love ».