Miracles de la grotte

Nous sommes le 8 mars 2016, je pars dans quelques heures pour Montevideo. J’ai fait mes valises et la chambre est déjà glacée. Avant-hier, mon orgue est parti pour Paris, dans le coffre d’un antiquaire et ce jusqu’à ce qu’un transitaire le récupère et s’occupe de la suite. Je suis effrayé de l’avoir ainsi abandonné mais j’essaye de ne pas y penser. Mon carnet ATA, lui, est entre de bonnes mains, les plus douces que j’ai connues, de loin. Revenons à nos moutons qui, sans mauvaise blague, sont ici vraiment très nombreux. Il fallait quand même que cette histoire de grottes se termine en musique et, à l’heure où les premières performances appartiennent désormais au passé, je signe avec cet article, le premier épilogue d’une longue série qui s’étendra jusqu’à l’hiver prochain, au seuil d’un lointain voyage, plus lointain encore que les montagnes de l’Atlas, aux bords du fleuve sacré des Charrúas. À nouveau (pour ceux qui ont suivi), je sirote une bière Casablanca et j’ai, à travers ces quelques lignes, une pensée toute particulière pour ceux qui par leur soutien ont rendu ce projet possible. Il y aura bientôt des images, des vidéos, des sons et même de la radio. —— « Anafss », la pièce que nous avons interprétée avec Mourad Belouadi, Othman Elkheloufi et Hicham Alaoui à The Ultra Laboratory puis à L’Institut Français de Casablanca les 3 et 5 mars, porte le titre d’une grotte que je n’ai pas trouvée. Mais, puisque dans les anciennes croyances amazigh, la grotte supposée est souvent plus importante que la grotte réelle - dixit Henri Basset - j’ai décidé de lui donner ce titre signifiant « le souffle », qui rappelle également le vent que je fabrique avec ma manivelle. J’ai conscience que mon travail est imparfait, que je n’ai fait que gratter la surface d’un chantier bien plus large, mais je dois accepter ce que j’ai édifié : pas vraiment une résidence, pas vraiment une tournée, quelque chose entre les deux, quelque chose qui s’éteint au moment même où la lampe commence à chauffer et les premiers insectes à venir s’y bruler. Il y aura je l’espère une suite plus aboutie avec un budget, avec du temps et des médiateurs, comme dans les établissement sérieux. Inch Allah, comme ils disent ici. Ce que j’ai voulu faire au fond, avec cette histoire de grotte, c’est montrer à quelle point la nature peut nous inspirer et nous permettre de mieux penser. C’est aussi montrer comment la musique, sans être totalement politique, peut modestement contribuer à plus de sensibilité et donc à une conscience plus élevée. Je l’ai toujours dit, faire de la musique ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir qu’elle a le pouvoir de nous réconcilier avec la vie ; qu’elle est, comme le disait le compositeur roumain Sergiu Celibidache « la voie la plus courte vers la révélation de la valeur de l’homme et de l’existence de cette vibration centrale » —— Maintenant, avant de refermer (car il le faut) la page « Maroc », j’aimerais raconter deux miracles : le premier est survenu lors de la journée du 4 mars, durant laquelle nous sommes partis, M’hammed, Mourad et moi sur la route en direction de la grotte d’Ifri Nogonoss, que j’avais bien avant identifiée sur la route de Ouaouizeght. Une fois sur place, nous avons rencontré deux bergers remplacés quelques minutes plus tard par deux enfants remontant la vallée. Chacun de ses deux tandems a passé du temps à nos côtés, assez surpris de voir cette machine siffler dans des paysages jusque là habituées à des sonorités plus « endémiques ». Alors, la magie mécanique nous a tous parlé : malgré tout ce qui nous séparait, nous avions tous la possibilité de jouer le même morceau et de la même manière. Nous avions cela en commun et toutes nos différences disparaissaient. À cet instant précis, nous étions tous les mêmes. C’est comme si tout mon projet tenait dans le creux de la main d’un berger et de celles de deux petits gamins. Et de savoir que l’art nous donne la liberté de produire des supra-identités, cela me rendait très heureux. A ce moment précis, j’étais très loin, j’étais quelque part là où le professionnel de la musique ne se montre pas ou, au mieux, se fait rare. Et j’étais bien apaisé de m’en savoir si loin. —— L’autre miracle s’est produit bien plus tôt dans mon séjour, et la raison pour laquelle j’en parle aujourd’hui seulement est qu’il est saisissant : en effet, je ne pensais pas, en venant travailler sur les grottes, rencontrer le musicien qui a lui seul en symbolisait toute l’idée et que des années d’obscurité ont transcendé : non-voyant avant de ne plus l’être, une sorte de « Moondog à l’envers », avec le même génie mais venu du désert. Notre collaboration fut donc quasi miraculeuse. Son nom, je l’ai déjà mentionné, c’est Mourad Belouadi et c’est celui qui squatte sur la photo avec le berger.

Photo : M'hammed Kilito