Au stade ultime de la mélancolie

Symboles forts de la culture arménienne, union de l’eau et de la pierre, d’une certaine manière des montagnes et des mers, les pulpulaks sont des petites fontaines d’eau public qui coulent en permanence à Yerevan depuis les années 20. Leur particularité tient au fait qu’il n’est pas nécessaire de les actionner, leur flot est cyclique et continu. Il suffit d’approcher la bouche pour se désaltérer et croyez-moi, je n’en rate aucune. Il n’y a qu’à voir le nombre de fontaines dans la ville (dont certaines aux proportions gigantesques) pour comprendre qu’en Arménie, l’eau fascine et interroge. Obsession légitime d’un pays de pierres et sans accès à la mer ? Que cela soit vrai ou non n’est pas la question, il me plaît en effet de croire que toutes ces fontaines sont une réponse possible à l’absence de la mer. On retrouve cette idée, ce songe à l’égard du grand large, dans un roman important de la littérature nationale, Le Bateau sur la Montage de Kostan Zarian, que m’avait prêté mon amie Suzanne au début du mois. L’histoire se déroule après le génocide et la Révolution d’Octobre, soit pendant la première république indépendante d’Arménie. « Le héros du roman, le capitaine Ara Hérian, quitte la Mer Noire et part rejoindre son tout nouveau pays, une mer de montagnes. Il propose ses services de marin et s’engage à faire parvenir une vedette pour patrouiller sur l’unique plan d’eau de l’Arménie, un vaste lac de haute altitude ». — Des trois mers historiques d’Arménie, il n’en reste en effet qu’une - sur le territoire de la République actuelle je veux dire - : le Lac Sevan. Perchée à 1900 mètres à l’est du pays, cette petite mer intérieure reçoit les eaux de 28 rivières et est l’un des plus grands lacs d’altitude au monde. Les deux autres mers elles, ne sont que des mirages ou des souvenirs semés sur d’autres territoires perdus ou envahis. L’Arménie, c’est tout à la fois un rêve et une réalité. Une diaspora enlisée dans une mystique et des gens qui vivent au rythme de problématiques très quotidiennes. Il faut souligner et à juste titre, que ce peuple à l’histoire immémoriale a continuellement lutté pour exister. Historiquement répandus sur les actuels territoires de la Turquie orientale et du Caucase, les arméniens (dont la diaspora représente plus d’individus que ceux vivant dans le pays) ont subi le premier génocide du 20e siècle sous l’administration ottomane de Talaat Pacha, avec 1 500 000 personnes chassées, persécutées et massacrés. Aujourd’hui, la plupart des villages historiques se trouvent en Turquie, de même que le symbole des arméniens, l’Ararat, culminant à 5345 mètres. Avec ses airs de Fuji, ce dernier concentre toutes les attentions et baptise à peu près tout sur son passage, du cognac national au restaurant du coin. — Aujourd’hui, environ trois millions d’âmes portent une histoire millénaire, un alphabet unique, une langue, une musique et des danses spécifiques. Bien qu’entouré par d’autres grandes cultures (perse ou turque par exemple) et malgré sa position géographique en proie à toutes les invasions (mongoles, arabes ou russes), ce petit pays a continué à briller sans jamais renoncer. Il peut aujourd’hui offrir un répit à ceux qui jadis s’était déjà réfugiés dans l’ancienne ville d’Alep, au temps où la Syrie était une terre d’accueil. En face de toutes les tentatives de destructions, au delà de la froideur soviétique ou des expropriations, l’âme du peuple n’a jamais cessé. À travers le duduk qui m’a montré la voie, l’Arménie correspond à mon discours sur les présences désagrégées. C’est donc tout naturellement que j’ai choisi mon thème, en regardant un peu à travers l’histoire et les eaux du pays, j’ai extrait de ces pulpulaks une métaphore très aquatique, un signe de résistance profonde à la disparition. Il fallait Inventer des mers pour remplacer celles qu’on avait volées et faire jaillir les eaux pour se le rappeler. Au risque de tout inonder, l’important était de résister. Petites fontaines d’éternité au stade ultime de la mélancolie.