Casablanca, Morocco

Avec une semaine de retard et la gencive malmenée, j’ai bel et bien embarqué, le 5 février 2016, dans un autobus pour Casablanca et signé, depuis la porte de Clichy, le début d’une longue année solitaire à l’orgue automatique. J’ai passé mes dernières semaines à dire au revoir à ceux que j’aime et quitté trop tôt la chaleur d’une personne inespérée. Lors de ce premier voyage, mes compagnons de route n’étaient pas de jeunes aventuriers connectés au Wifi mais plutôt de vieux messieurs en djellaba forts sympathiques, aux allures de sorciers, collectionnant les cartes sim et les portables bon marché. Tous parlaient très forts, tous en même temps, une langue élégante à laquelle je ne comprenais rien. Prendre le bus plutôt que l’avion, avoir la possibilité d’emporter avec soi des dizaines de bagages au point d’en remplir tout l’espace (non seulement dans les soutes mais aussi dans tout le volume du bus), profiter du temps que laisse la retraite pour regarder défiler les pages, voilà ce qu’ils cherchaient ; dixit le monsieur à ma droite, qui s’est avéré être aussi mon voisin du Faubourg Poissonnière. Le confort n’était pas de la partie mais peu importe, il avait son charme. Il y avait des sourires et de la bienveillance. J’étais clairement l’intrus mais aussi et de plus en plus le bienvenu. Nous avons tous ensemble traversé la France, puis l’Espagne, je n’ai que très rarement somnolé sur un siège cassé et le sommeil ne m’a jamais trouvé. Ceux qui me connaissent ne seront pas surpris de savoir que pendant la traversée du détroit, j’étais sur le pont ; ils le seront peut-être plus de savoir qu’à ce même sujet et malgré la présence de la mer, je ne citerai pas de vers et m’en tiendrai aux faits. Au bout d’une trentaine d’heures et d’une interminable attente à la douane (5 heures exactement), nous sommes enfin arrivés à Tanger la Magnifique, avons fait halte à Kénitra, puis Rabat pour enfin rejoindre ma destination : Casablanca. Là, j’ai constaté avec rage que les douaniers avaient fait sauter le verrou de ma valise pour voir ce qui s’y cachait, j’aurais dû m’en douter. Mon hôte, Rita, m’a guidé vers le lieu qui sera ma base de recherche jusqu’à mon départ pour l’Uruguay : The Ultra Laboratory. Accompagnés de son jeune fils Slimane, nous avons transporté le matériel au 4e étage où se trouve l’atelier. Dans les escaliers, Rita m’a lancé que j’étais fou de transporter cet instrument aussi longtemps et aussi loin. Il y a encore quelque mois, cette phrase m’aurait probablement terrifié, me rappelant la difficulté inédite de mon projet ; mais là, j’étais arrivé, en train de m’installer. J’étais paisible et confortable avec cette idée. Je dispose d’une chambre, d’un balcon, d’une salle de bain et d’un espace de travail situés dans un quartier qu’on pourrait facilement qualifier de privilégié. Plutôt luxueux pour une première étape. Le petit fait de la guitare, je lui ai promis qu’on jouerait un peu. D’où je vous écris, je suis épuisé mais satisfait. Nous sommes le 7 février, c’est mon premier soir, un long mois s’ouvre devant moi mais je ne connais que trop le paradoxe du temps : c’est qu’il passe, heureusement. Dehors, des prières excessives et fortes résonnent depuis environ deux heures. Des gens crient, hurlent même. Je sirote une bière « Casablanca »  sous titrée « original lager from Morocco ». Face à mon écran, j’aperçois sur le mur une notice pratique laissée pour les artistes en résidences ici : « tourner la manivelle vers la droite pour descendre le rideau ». Ça me rappelle subitement que j’ai besoin de dormir mais aussi les raisons qui m’ont poussé à venir ici. La semaine s’annonce chargée. Au travail donc.